A l’heure où sort un album d’inédits du compositeur et arrangeur Gil Evans, qui aurait eu cent ans le 13 mai 2012 (The Gil Evans Centennial Project), ô jazz ! est heureux de vous proposer cet entretien exclusif avec Maria Schneider, qui fut l’assistante d’Evans et qui n’a pas été pour rien dans la réalisation de cet hommage.
L’occasion pour la multi-récompensée compositrice américaine d’évoquer la place du jazz et plus généralement de la musique dans sa vie, la sortie prochaine d’un nouvel album, (Chamber Works), les sources de son inspiration, son amour des oiseaux et tous les autres centres d’intérêt qui nourrissent son processus de création.
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxInterview Jean-Louis Derenne

Maria Schneider, chez elle à New-York
New-York, neuf heures du matin. Un petit appartement au 5e étage d’un immeuble des années 50, quelque part dans l’Upper West Side, à un battement d’aile de Central Park. Maria Schneider, 51 ans, “l’un des plus grand compositeurs américains, point !” (Time Magazine), nous reçoit sans façons. Trois heures d’entretien “non-stop”, tout juste interrompues par le coup de fil d’un pair - et admirateur -, Claus Ogerman, fameux arrangeur de l’oeuvre d’Antonio Carlos Jobim, l’une des références de Maria justement, auquel elle envisage un jour de rendre hommage…
Vous avez été l’assistante de Gil Evans. Un album d’inédits, dont vous êtes la “marraine”, lui rend aujourd’hui hommage. Quelle en est l’origine ?
Le projet est porté par Ryan Truesdell, qui était coproducteur sur mes deux derniers albums. Je l’ai rencontré il y a plusieurs années en lui donnant des cours et il m’assiste aujourd’hui de la même façon que j’ai moi-même aidé Gil Evans dans les années 80 (il est notamment l’organisateur des tournées du Maria Schneider Orchestra – NDLR).
Je l’ai présenté à la famille de Gil, qui possède une quantité de musique pas du tout classée ni répertoriée. Il a fait des recherches et a découvert une cinquantaine de morceaux inédits, jamais enregistrés.
Puis il s’est rapproché de la Eastman School of Music pour faire jouer et entendre les partitions et pouvoir en extraire les morceaux les plus intéressants. C’est très difficile car il y aurait de quoi faire au moins cinq albums ! Enfin, il a choisi ses préférés et il a commencé à les enregistrer. Il a donné un concert en 2011 à NY et c’était incroyable. Il a su s’entourer de très bons musiciens. C’est quelqu’un qui sait comment produire un album, il a une très bonne oreille et il a pris un excellent ingénieur du son…
Le disque, élaboré et financé selon le même processus que les miens, sort chez Artisthare pour le centenaire de naissance de Gil Evans, et le résultat est assez fantastique.
Artistshare est l’un des premiers labels au monde – sinon le premier – à avoir proposé un modèle de production fondé exclusivement sur la souscription. Vous étiez, je crois, partie prenante de ce projet ?
Je n’ai pas participé directement à la création d’Artistshare. Mais j’ai été leur premier cobaye ! On a expérimenté ce principe avec l’album “Concert in the Garden” en 2004 (Grammy Award du meilleur album de grand ensemble jazz – NDLR) et cela a très bien marché.
Mais cela requiert beaucoup de travail. L’accompagnement de tout le processus avec des textes, des photos, des interviews, des vidéos, des contacts directs avec les contributeurs est très lourd.
Aujourd’hui, beaucoup de gens en ont repris le principe de base. Mais ce qu’ils font est finalement assez différent. Car la plupart du temps ils se contentent de lever des fonds auprès des internautes pour financer un album. La démarche d’Artistshare va beaucoup plus loin. Il s’agit de créer une vraie relation entre l’artiste et celui qui participe financièrement à son projet, et de donner quelque chose qui va au-delà du seul disque, en partageant son processus créatif… Cela demande un énorme investissement personnel.
Moi, je ne veux pas de cadeaux ni de faveurs ! Je n’ai jamais voulu de subvention d’Etat pour mon orchestre. Je veux que ma musique rapporte à la hauteur de ce que je donne et je tiens à ce qu’elle soit commercialement accessible.
Je veux que les gens aient le sentiment d’en avoir pour leur argent. Et si quelqu’un n’aime pas ce pourquoi il a payé, je suis prête à lui rendre son argent. Et merci d’avoir essayé !
J’aime faire les choses de cette façon. C’est une bien meilleure manière de procéder qu’en étant sous contrat avec une major. Bien sûr le risque est plus élevé. Mais c’est aussi beaucoup plus excitant !
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