Pour le premier “Samedi du Jazz” de la saison 2014-2015* (la 6e, avec le piano pour fil rouge), ô jazz ! a demandé au saxophoniste orléanais Jean-Jacques Taïb de réunir une formation autour d’un hommage au pianiste Horace Silver, récemment disparu. Pour mieux connaître cet homme, qui tient depuis des décennies un rôle important dans le jazz, nous l’avons rencontré.

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Photo Jean-Louis Derenne

Jean-Jacques Taïb est un homme entier. Même si, toute sa vie, il a mené une double carrière de jazzman et de professeur d’histoire. Il a des convictions construites grâce à un travail profond de documentation, et une puissante envie de partager ce savoir, connaissances intellectuelles et savoir-faire avec les jeunes, avec ses pairs, avec le public.

Il a appris la musique en Algérie, son pays d’origine. Et tout juste débarqué à Marseille, à 17 ans, il a utilisé la tragédie de l’histoire pour s’enivrer de pratique. Il a joué là où l’on jouait, avec des gens divers, du bal popu au jazz le plus poussé. Et puis l’école normale a un peu canalisé son ardeur.
Et l’a mené à une carrière de professeur d’histoire. Alors qu’en même temps, il se faisait un nom dans le jazz national et international. Il a rencontré des maîtres marquants, Al Craig, Sony Stitt, Bobby Porcelli… Son palmarès comme sideman est impressionnant. Outre des grands musiciens internationaux, comme Ronald Baker, avec qui il collabore depuis longtemps (ils sortent en septembre un album-hommage à Nat King Cole, dont nous reparlerons), citons le trompettiste français Alain Brunet et les pianistes orléanais François Couturier et Jean-Pierre Chalet avec qui il a obtenu le premier prix au festival de Dunkerque… Une pointure, donc.

Du big-band de Pothier au festival Orléans’Jazz

Et il ne s’est pas contenté de jouer. Alors professeur au lycée Pothier, son proviseur lui a glissé dans l’oreille l’idée d’introduire le jazz au lycée. Si bien qu’il a monté et dirigé un big band, en invitant des musiciens renommés à venir jouer avec les élèves. Cette initiative a fonctionné pendant une vingtaine d’années, tout de même.

Pilier du Caveau des Trois Marie dans les années 80, il a créé, à la demande de la mairie de Jacques Douffiagues, les “Jeudis du jazz”, qui fonctionnaient au Campo Santo une fois par mois, avant 1990 et “Juin, Juillet, Jazz”, qui allait donner en 91, sous la mairie de Jean-Pierre Sueur, le premier festival international de jazz d’Orléans, qui dure toujours. Et en 2005, Jean-Jacques Taïb a pris en charge le festival “Entre les deux tours” de La Rochelle, jusqu’en 2011.

Tout cela pour le plaisir de jouer, d’abord et avant tout. Mais pas seulement.

Une idée du jazz à défendre

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Très bon connaisseur de l’histoire du jazz, puisqu’il est historien, il fait un constat un peu sombre. Née il y a un siècle, cette musique s’essouffle. Le public jeune ne l’écoute plus, ne vient plus au concert, ne connaît plus ses classiques, ne cherche pas son histoire ni son contenu social. Et chez les jeunes musiciens, le rapport au blues, fondamental, se dilue.

“Il n’y a plus de transcendance, le fil, la colonne vertébrale de ce genre musical, c’est à dire le battement du blues, est rompu.” Constat qui correspond bien à l’époque, ou tout “est horizontal. C’est facile, on prend çi, on prend ça, sur une impression, une humeur, on ne regarde pas le contenu, on ne voit pas la verticalité qu’il y a derrière. On vit dans des clichés !”

Photo Patrice Delatouche

Et au risque de passer pour “un vieux réac”, comme il le dit lui-même, Jean-Jacques Taïb a horreur des clichés. Il critique avec véhémence une musique qui lui semble factice. En parlant de musiciens comme Truffaz ou Maalouf, il dit : “Ils trouvent un gimmick, un truc, une sonorité, et ils l’exploitent. Ils jouent une musique poussée hors sol. On n’entend plus la pulsation. On a le droit de tordre, de déchirer, mais avant de déconstruire, il faut posséder l’historique, le classique. Derrière certains grands fous comme Ornette Coleman ou Archie Shepp, derrière Carla Bley dans une autre veine, on entend le battement. Et c’est ce qui me touche.”

Au cœur du jazz

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Photo Jean-François Grossin

Le battement, le beat, le cœur. Inlassablement, il revient au message profond du jazz, cette musique inventée par les minorités américaines. “Pas seulement noires, bien sûr, mais aussi italiennes, d’Europe de l’Est, irlandaises, sans oublier les immigrants juifs venus eux aussi d’Europe…. Comme toutes les minorités confrontées à l’intégration, il y a l’amour (pays d’accueil, je t’aime) et la haine (je suis différent, ne m’écrase pas).”

Et question minorité, il porte en lui tout un vécu, celui d’une famille juive installée au Maghreb bien avant la colonisation. Son cordon ombilical à lui, sa transcendance qui le pousse à défendre l’histoire, en jouant du jazz, en l’expliquant (en l’enseignant également), en ayant un rôle important dans le milieu grâce à sa participation à l’Académie du jazz, cette association qui regroupe des professionnels de la profession et qui décerne des prix à la qualité.

Jean-Jacques Taïb appartient au cœur du jazz, et rien ne l’en fera démordre. BC

* Premier concert des Samedis du Jazz le 27 septembre à 17 heures au Théâtre d’Orléans avec le Carment Taïb Quintet : Hommage à Horace Silver (entré libre)