En réponse à quelques questions que nous lui posions par écrit, Alexandra Grimal, invitée de “Jazz or jazz” et musicienne en résidence à la Scène nationale d’Orléans, nous a retourné une interview fleuve passionnante où elle se livre très profondément. Inspiration, processus de création, relation aux autres musiciens, elle nous parle de son rapport intime avec la musique. Par Bernard Cassat
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Photo Denis Rouvre

Votre musique semble à la fois très “physique”, mais aussi très proche de Coltrane ou de certaines musiques contemporaines, beaucoup plus cérébrales. Comment alliez-vous corps, esprit et écriture ?

Pour moi, la musique de Coltrane est très physique, elle implique un investissement corporel total. J’aime les systèmes, les artistes singuliers qui ont développé leur propre langage. Je les étudie. J’aime à la fois les improvisateurs qui ne se raccrochent à aucune structure ou aucun concept, et les constructeurs abstraits où tout a une place spécifique. Je ne saurais choisir, entre un genre de musique ou un autre. Il me semble que le corps et l’esprit ne font qu’un lorsqu’il s’agit de traduire au monde un geste. L’impulsion créatrice est pour moi l’alliage subtil et l’alchimie naturelle entre le cerveau et l’instinct. L’instinct indique le chemin, “l’obscur pressentiment” dont parle si bien Peter Brook, et le cerveau met en œuvre les outils et le travail empirique de réalisation. Mais le processus peut aussi être inversé, d’une idée peut naître un concept ou élément qui déclenche l’émotion, peut-être même que par son absence d’intention, il ouvre un espace libre où une émotion venue d’ailleurs peut être accueillie.
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“La musique est pour moi une des mille et une façons
d’être vivante, avec les autres.”

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Et les impros sur scène, au moment du concert ?

L’improvisation et l’écriture cohabitent en un maillage qui est très unifié. Pour moi, écrire pour des musiciens-improvisateurs (beaucoup de mes interprètes étant eux-mêmes aussi compositeurs) demande une grande réflexion sur la liberté et la place de chacun. Je veux que l’artiste avec lequel je travaille, quel que soit son média, passe par le prisme de ma vision, se l’approprie, et nourrisse ainsi son champ des possibles. Je dispose des petites pierres, qui vont vers un ailleurs, et c’est à lui ou elle de réaliser le chemin. Et celui-ci porte intrinsèquement son potentiel de métamorphose. J’attends de mes interprètes qu’ils transcendent le matériel proposé et le subliment totalement. Je leur donne un objet qui est lui-même synthétique, pour qu’ils le catalysent.
Je pense que la musique n’est rien sans le corps, le corps est le son. Le son est une mise en résonance des cellules avec le monde. Le son est l’énergie vitale. La musique est pour moi une des mille et une façons d’être vivante, avec les autres. Jouer est une manière très simple de partager l’espace-temps.

Avez-vous recours à des visualisations de la musique ? Plus largement : quelle est la part des autres arts, d’autres langages artistiques, donc des autres sens, dans votre acte musical ?

Oui, des visualisations souvent abstraites, un son est de la pensée insufflée dans l’espace.
Je suis très inspirée par le théâtre, la danse, les marionnettes, la peinture, le cinéma, les arts plastiques, toute forme de pensée poétique et/ou philosophique. Je vais dès que je peux voir les travaux des artistes que j’aime et de mes amis, peu importe leurs médias. J’aime suivre les étapes de leurs créations. Je suis en général, beaucoup plus intéressée par les processus que par les résultats. J’aime la prise de risque, aller vers ce qu’on ne sait pas faire, mais que l’on porte en soi. Je suis souvent attirée par des artistes qui représentent des choses qui sont encore en gestation en moi.

Et ils vous influencent ?
Parfois, plusieurs semaines ou mois après avoir écouté une oeuvre qui m’a médusée, je me rends compte que j’en trouve des traces dans mon propre travail, comme si cela s’était fait à mon insu, une incorporation lente, qui finit par n’être que le relief d’un moment traversé.
J’ai lu plus de livres théoriques sur le théâtre que sur la musique. J’aime aussi regarder comment les chorégraphes travaillent, j’y trouve de nombreuses similitudes de visions, tout comme chez les artistes plasticiens. J’aime aussi les créations radiophoniques, les expérimentations des performances, ou simplement observer le monde et la nature. J’aime les défrichages intérieurs de mes compagnons et compagnes de routes, j’y trouve beaucoup de matières pour ma propre recherche.

Ressentir passe aussi par des mots ?

Nous avons enregistré avec le violoncelliste Valentin Ceccaldi et le contrebassiste Benjamin Duboc l’été dernier. J’ai ouvert au hasard un livre du sculpteur Giuseppe Penone que j’aime beaucoup, et je me suis mise à lire des extraits de ses textes pendant l’enregistrement. Parfois très simplement, et par moments en jouant avec le texte comme avec le son de mon saxophone, mais par la voix. Je sentais que c’était la chose à faire, et les mots de Penone me permettaient de dire des choses qui étaient aussi miennes, tout en ouvrant de nouveaux chemins d’improvisation.
J’aime la littérature, la poésie, les langues. J’aime parler d’autres langues, les écouter, penser avec d’autres systèmes grammaticaux que le français. Donc, oui, j’aime les mots, je suis en train d’ailleurs de travailler à une forme d’opéra clandestin “La vapeur au-dessus du riz” qui verra le jour à la Scène nationale d’Orléans en 2017.

Dans Ghibli, le cd avec le pianiste Giovanni Di Domenico, j’entends des oiseaux. Est-ce que ça a un sens de dire ça ?

J’aime les oiseaux, oui, passionnément. Les arbres, la mer, les montagnes. Je pense souvent aux oiseaux quand je joue. Surtout avec le soprano, et plus récemment avec la voix en travaillant un chant long des steppes mongoles qui imite le vol d’un oiseau. L’oiseau est dans l’air, l’air est le souffle, le souffle est la vie, le souffle, la voix, est la joie. Et tout ça, ancré dans un corps d’être humain qui crée une magnifique caisse de résonance. Être vivant, quel miracle !
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“La musique est une présence au monde
qui a l’art de tisser de nombreux liens invisibles.”

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Est-ce que c’est important pour vous, la proximité ou la similitude de ce que ressent l’auditeur ?

J’aime les surprenants retours des auditeurs qui parfois prolongent ce qu’ils ont entendu en le mettant en lien avec leur propre vécu et sensibilité. Je suis toujours étonnée et ravie de rencontrer quelqu’un qui est en résonance avec mon travail. La musique est une présence au monde qui a l’art de tisser de nombreux liens invisibles.

Continu, discontinu, qui renvoie au rythme. Votre musique n’a pas de rythme régulier, comme le jazz auparavant. Votre énergie ne passe pas par le rythme ? Ou bien, où se trouve-t-il, comment agit-il ?

Le rythme est un de mes grands questionnements. J’aime les longs cycles, et les brisures. J’aime avoir le temps de voguer à l’intérieur de grandes structures qui permettent de ne pas se rattacher à un temps spécifique. J’aime aussi la cohabitation des différentes temporalités. Mais je tends vers une grande précision.
De même que pour le processus, je suis plus intéressée par le “tendre vers” que par l’aboutissement. Je sais que le résultat ira au-delà de mon imagination, j’attends d’être dépassée, et je le suis toujours. J’accueille l’inconnu comme la direction majeure de mon chemin. Ce n’est pas facile, et cela peut être effrayant parfois, mais tout arrive à point nommé, comme une évidence. Comme si, chaque fois, la partition est porteuse de sa propre métamorphose, pour moi, comme pour mes interprètes.
L’énergie varie selon les moments de la vie. La musique en est toujours le reflet. Je cherche à traverser différents états énergétiques d’une grande intensité, où tout est fluide et extrêmement centré pour pouvoir rayonner de façon infinie. Le rythme, les structures, l’espace, le souffle et le silence me permettent, parmi de nombreux autres paramètres, d’être traversée par les flux vitaux, et de me déplacer à l’intérieur de ces courants plus vastes, liés au monde.

A suivre, demain samedi 16 avril.