On apprécie, on n’apprécie pas… tel concert, tel musicien. Qu’importe ! Il se passe sur cette troisième édition de Jazz or jazz un phénomène réjouissant, et qui ne se décrète pas : l’émergence d’un “esprit festival”, qui se nourrit de rencontres, de partages, d’échanges, d’interactions, en particulier sur la loggia et autour du bar éphémère de l’Entracte…
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Photo Patrice Delatouche

On aime bien Alex Duthil. L’écouter chaque soir sur France Musique (Open Jazz) est un plaisir renouvelé. Et le voir (et l’entendre) en direct, c’est encore mieux ! Il était hier 27 avril sur la galerie du Théâtre à 18 heures tapantes avec Lucky Peterson, Stéphane Kochoyan, Pierre-Henri Ardonceau… Une heure de complicité avec les invités et le public, comme une heure de conversation entre amis, où faconde et culture se mêlent joyeusement. Les 70 personnes présentes n’ont guère été dépaysées : sur ce créneau horaire, PH Ardonceau nous ravit depuis le début du festival de ses histoires de jazz (Jazz et cinéma, Ella Fitzgerald, en attendant, ce soir, la naissance du jazz). Amis de 40 ans et partageant une même origine du côté du sud-ouest, A. Dutilh et PH Ardonceau pourraient créer le “Club des débonnaires”, tant leur approche du jazz et du public semble à l’unisson. On l’a dit, on le répète, on aime – vraiment – bien !
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Photo Patrice Delatouche

Comme tous les soirs de festival, à 18 h 30, c’est le tour des lauréats de Jazz Migration. En ce vendredi, le groupe Novembre : un quartet saxo (Antonin Tri Hoang), piano (Romain Clerc-Renaud) contrebasse (Thibault Cellier) batterie (Elie Duris). Une formation du jazz d’hier pour le jazz de demain. Leur musique s’intéresse au climat. Elle installe des anticyclones puis un front froid vient glisser une perturbation qui oblige à réagir, à bouger, à continuer d’inventer pour rétablir un équilibre. Une mise en danger permanente. Des instants mélodiques s’introduisent entre les nuages, donc des sentiments, des émotions. Le climat mène au temps, celui qui passe et qui régente la musique. Loin du free jazz et pourtant très proche d’une liberté musicale, Novembre invente une atmosphère, un son, une musique des tripes et de l’intellect jouée par des chercheurs déjà bien avancés. Une musique qui justifierait bien plus que les trente auditeurs présents ce vendredi. Pourquoi ces concerts n’attirent-ils pas plus de monde ? Comme on disait hier dans ces colonnes : osez, bon Dieu, osez !
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Photo Jean Puyo

Salle Touchard à 20 h, en revanche, le public était là en nombre pour accueillir le Lagniappe Brass Band, un band traditionnel de la Nouvelle-Orléans. Quatre Louisianais qui jouent de la musique de chez eux avec une énergie et une gaieté propres à leur type de formation, quatre cuivres et une batterie. Ils sont excellents, ils prennent chacun leur solo, ils chantent, ils entraînent le public. C’est vraiment la musique new-orleans telle qu’on la connaît depuis toujours, celle qui a eu son heure de gloire dans l’histoire du jazz, celle qui a inspiré un nombre incalculable de grands du jazz. Mais ils semblent quand même un peu cloîtrés dans cette salle énorme, et on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il seront bien plus à l’aise aujourd’hui samedi, place du Martroi, vers 17 h. Parce que la place d’un band comme celui-là est vraiment dans la rue…
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Photo Patrice Delatouche

A suivi Lucky Peterson en quartet pour son “Tribute to Jimmy Smith”. Une légende qui jouait une légende ! Mais les légendes ne peuvent exister que par leur passé. Cette musique est d’un autre temps, avec une structure figée, ancrée dans les années 50-60. Et le maître se parodie : excellent guitariste passé aux claviers, notamment à l’orgue Hammond, et toujours aussi bon musicien entouré de partenaires exceptionnels, la légende l’oblige à jouer son propre rôle. La musique devient secondaire, comme un acquis. L’important, c’est le spectacle, une sorte de théâtre ou l’acteur convie sans cesse le public, qui adore les réponses, les claps de mains, les “yeah”… Pourtant, bien que Lucky l’acteur rame un peu, le public aime le numéro. Mais le blues plane aussi dans l’esprit de ceux qui regrettent l’authentique, la proximité, le naturel, le vrai. Une sorte de frustration, parce que l’énergie anarchique originelle a été captée par le show bizz. Les tripes sont devenues du spectacle. Blues on my mind…
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Photo Patrice Delatouche

20 h 30, sur les hauteurs du Théâtre. “Ziiiip… Baoum… Kraaaank… Mouiikkkk !!!”
On est un peu jeunes pour avoir connu 14, mais Eve Risser et sa bande d’artilleurs punks (The Sync) ont décidé de nous en restituer la bande sonore. Dès le début des hostilités, ça marmite dur sur le champ de bataille de Barrault, et les obus de 75, les “420” de la grosse Bertha et les éclats de grenades à main tombent dru sur nos pauvres caboches de pacifistes amoureux de la musique, celle qui “adoucit les mœurs”… tu parles, Charles ! Et le souvenir de la guitare du grand Jimi, dénonçant le Vietnam à Woodstock, paraît soudain bien doux à nos oreilles…
Dans ce jeu de massacre, sous cette déferlante de sons où un Steinway grand concert n’est pas loin de laisser sa peau, on tend le dos, on voudrait s’enterrer dans la tranchée ! Mais arrive l’accalmie, le cessez le feu, avec le chant des oiseaux (remarquable solo de flûte de l’excellente Sylvaine Hélary) qui s’élève sur le champ de ruines et circule, apaisant, mais trop tard, parmi nos cadavres de jazzfans éplorés…
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Photo Jean Puyo

Olivier Benoit est la meilleure chose récente qui soit arrivé à l’Orchestre national de jazz. Conduisant de main de maître depuis 2014 un orchestre qui réunit la fine fleur du jeune jazz français, il nous a enchantés avec “Europa”, série de projets (et de cd) dédiés à de grandes villes d’Europe : Paris, Rome, Berlin, Oslo…
C’est ici Chicago, mais sur un programme composé par le batteur Mike Reed, haute figure du jazz chicagoan, et d’autres musiciens du cru, qu’il se présente à Orléans. Pas grand monde (100 personnes) pour cette remarquable prestation d’un orchestre partiellement renouvelé pour l’occasion et qui nous montre, une fois encore, comment une certaine “french touch” est capable de faire sonner une grande formation.
Un bel hommage, très cuivré, à la “windy city”, occasion de jolis moments de bravoure (avec Monniot au sax, Fourneyron au trombone, Martinez à la trompette, notamment). Certes, on n’échappe pas à quelques clichés (la pianiste farfouillant dans les entrailles de son piano tel un garagiste le nez dans le moteur…) mais c’est peccadille face à la cohérence et à la force de l’ensemble. La succession d’Olivier Benoit (en fin d’année) ne sera pas facile ! BC/JLD

Aujourd’hui 28 avril à Jazz or jazz, c’est tremplin !

Organisé depuis trois ans par ô jazz ! et la Scène nationale d’Orléans, le tremplin régional Jazz or jazz se tient cet après-midi 28 avril au Théâtre d’Orléans, avec trois groupes en lice entre 15 h et 18 h. C’est gratuit !

JAZZ MOKET’S Né de la rencontre entre un saxophoniste et un bassiste, tous deux étudiants à Tours, le quartet navigue entre jazz-funk et soul, chacun des membres apportant ses propres influences dans les compositions du groupe. Avec Thomas Bernard (claviers), Rémy Rouland (basse), Alexis Marchand (saxophones), Etienne Godart (batterie)
OPEN TRIO Les trois membres d’Open Trio, élèves au Conservatoire d’Orléans, se sont rencontrés dans la classe de musique klezmer du violoniste Guillaume Dettmar. Leur formation, d’abord centrée sur les musiques traditionnelles juives, s’est orientée vers le jazz. Avec Samuel Besset (saxophone), Basile Bonicel (batterie) et Teoman Massas (piano)
RAOUL JAZZ CLAN Originaire d’Indre-et-Loire, le Raoul Jazz Clan a déjà séduit le jury du prix Sacem d’écriture en 2017 à Tours. Leur musique, qui puise à diverses sources, s’habille d’une prose scandée, nous immergeant dans une bulle sensible et poétique. Avec Vincent Negrao (batterie), Charlie Gérard (chant), Guillaume Haddad (piano, claviers), Samuel Baudin (basse)

Samedi 28 avril, le menu du jour (suite)

– 18 h : Apéro Jazz au bar l’Entracte (face au tunnel de la Salle Barrault, à l’étage) avec Pierre-Henri Ardonceau (la naissance du jazz à la Nouvelle-Orléans)
– 18 h 30 : Ikui Doki (Jazz Migration)
– 20 h : Goran Bregovic et l’Orchestre des mariages et des enterrements (“Three Letters from Sarajevo”)
– 20 h 30 : Christian Mc Bride Big Band (dix-huit musiciens)
– 22 h : Bal New Orleans avec le Lagniappe Brass Band et deux dj, Bart & Baker

Le site du festival

D’AUTRES PHOTOS
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Photos P. Delatouche (1, 2, 6, 8) / J. Puyo (3, 4, 5, 7)