Encore une belle soirée ce jeudi 29 avril au Théâtre. A un bémol près : la présence “parcimonieuse” du public aux pépites proposées en Vitez et Barrault, ces temples éphémères du jazz de création. Mais comment diable apprendre, découvrir et, qui sait, apprécier, quand on ne fait pas l’effort de la découverte ?
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Photo Patrice Delatouche

Pierre-Henri Ardonceau, deuxième ! Jeudi à 18 heures le conférencier évoquait Ella Fitzgerald, cette icône de la voix en jazz, scatteuse incomparable et grande dame unanimement révérée. Dans l’exercice de la présentation savante et qui n’en a pas l’air, et en dépit d’un son nasillard que les techniciens du Théâtre ne manqueront pas de corriger samedi (prochaine conférence : le new orleans et les origines du jazz), PH Ardonceau fait mouche. Il brosse par petites touches le portrait de cette native de Harlem (en 1917) musicienne intuitive et surdouée qui jamais ne toucha à la drogue ni à l’alcool, et dont le sourire est demeuré aussi légendaire que la voix. Avec ce conteur débonnaire, 60 personnes ont de nouveau embarqué avec plaisir pour un heure et demie d’une croisière au fil d’un siècle de jazz.
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Photo Jean Puyo

Salle Vitez à 18 h 30, le deuxième groupe lauréat de Jazz Migration a présenté son travail. Un trio français, Rémi Fox aux saxos, Matthieu Naulleau au piano et Nicolas Fox à la batterie, ont rencontré une chanteuse suédoise, Linda Olah, pour former Nox.3 et Linda Olah. Ils touchent tous les quatre à des machines, des synthés, des pads, ils utilisent les boucles, ils nous entraînent avec mystère dans une musique très fine, riche de sonorités étonnantes. On ne sait pas trop d’où vient le son, qui fait quoi ni comment, toujours est-il qu’on se retrouve dans un autre univers, proche du Magma de la grande époque mais sur une autre planète que celle de Vander. Un magnifique équilibre entre électronique et instruments bien réels construit une musique nouvelle cohérente, intelligente et belle. Ce très beau trip en début de soirée a ravi les happy few. Enfin, ceux qui ont osé (une trentaine).
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Photo Jean Puyo

A 20 heures, la Dame blanche (alias la Cubaine Yaite Ramos Rodriguez) donne le ton de ce que sera la soirée dans une salle Touchard presque comble (900 personnes) : trois heures en deux parties de rythmes endiablés tout droit issus de cette Havane dont la musique n’a pas attendu la levée de l’embargo américain – toujours en vigueur – pour s’ouvrir au monde. La chanteuse et flûtiste a intégré les codes du hip-hop et de l’électro, et sa prestation est le reflet habile et séduisant de cette “fusion”. La Dame a la pêche ! Que partage – hélas –, son sonorisateur, dont la main un peu lourde n’aide guère à apprécier toutes les subtilités de la musique. Dira-t-on jamais assez tout le mal qu’il faut penser de ces “ingé son” venus du rock et qui mixent avec les pieds ?
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Photo Jean Puyo

Passé entre les mains expertes de Joe Zawinul et ayant depuis lors pas mal roulé sa bosse, le bassiste Richard Bona est passé maître dans l’art de cette “word music” qui fait son miel de tous les genres, dont le jazz. Tirant profit de ses origines camerounaises et d’une curiosité insatiable qui l’a mené des rives de la Seine à celles de l’Hudson (il possède un club à New York, le Bonafide), il est parfaitement à l’aise dans toutes les rythmiques africaines et dérivées, reprenant aujourd’hui le flambeau d’un jazz afro-cubain popularisé en son temps par Dizzie Gillespie.
Volontiers roublard voire un rien démagogue, il a “fait le job” en deuxième partie de soirée, avec son combo pur “Havane”, entre concert et one man show, mêlant, pour le plus grand bonheur d’un public ravi, les influences cubaines et caribéennes aux accents de l’Afrique originelle ; et s’autorisant tout, jusque et y compris un final en solo voix-basse, sur des thèmes issus du “Voices ” de Mike Stern, cd sur lequel il jouait… et chantait en 2001. Deux heures de show, un public conquis : emballé c’est pesé !
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Photo Patrice Delatouche

A 20 h 30 salle Barrault, la foule manquait pour un concert pourtant exceptionnel. Régis Huby proposait son “Ellipse”, et présentait ce projet comme, d’abord, une volonté de réunir ses amis, quatorze virtuoses qui ont accouru pour partager l’aventure. Car c’en est une. Rien à voir avec un big-band de jazz, plutôt un orchestre qui joue une partition contemporaine pleine d’influences, la musique du début du XXe comme la pop et bien sûr le jazz. Une aventure d’une heure et quart en trois parties enchaînées, le passé, le présent, le futur.
Des petites formations qui se dessinent dans la grande, duos piano/flûte ou vibraphone/guitare, trio de contrebasse/clarinette/violoncelle, quartet ou autres. Mais surtout le jeu collectif, une puissance non agressive de l’orchestre qui dégage des émotions fortes, nuancées, amplifiées par la cohérence entre les instruments. Cette guitare électrique de Marc Ducret qui soudain émerge des ondulations collectives, ce trombone de Matthias Mahler qui se détache lentement de l’ensemble pour une promenade isolée et sublime, ce grand moment de solitude du batteur Michele Rabbia, qui remplit le son avec du plastique. Et tous les autres, tout le reste. “Nous sommes des particules en orbite, toutes autonomes, toutes différentes, mais toutes connectées les unes aux autres par cette force de gravité qu’est la musique”, écrit Régis Huby. D’où le titre “Ellipse”. L’orchestre a capté les ellipses des 60 spectateurs présents pour les faire graviter de bonheur. JLD/BC

Au menu du jour, vendredi 27 avril
– 18 h 30 : Novembre (Jazz Migration)
– 20 h : Lagniappe Brass Band (Nouvelle-Orléans), puis Lucky Peterson (orgue Hammond, “Tribute to Jimmy Smith”)
– 20 h 30 : The Sync (quartet du batteur Mike Reed), puis l’Orchestre National de Jazz d’Olivier Benoit (“The Chicago Suite”, avec Mike Reed)

Et aussi
Deux expositions : la collection de photos jazz de Francis Paudras, et les toiles de Daniel Humair, sur la loggia du Théâtre

Le site du festival

D’AUTRES IMAGES
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Photos Patrice Delatouche (1, 5, 6, 10) et Jean Puyo (2, 3, 4, 7, 8, 9)