Jazz or jazz a mûri, affirmant un esprit “festival” qui ne demande plus qu’à s’épanouir ! Après vingt-cinq concerts dont six complets, des conférences, un tremplin, des expos, plus de 6 000 spectateurs et de belles rencontres, on se quitte fatigués mais contents. Et, en attendant l’année prochaine, on revient sur la toute dernière journée, samedi 28 avril.
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Photos Patrice Delatouche, sauf mention contraire.
Ci-dessus le Raoul Jazz Clan, vainqueur du 3e tremplin Jazz or jazz

Dernier jour de festival. L’après-midi est bien rempli. Dans le hall du théâtre, en configuration “Samedis du jazz”, place au 3e tremplin régional Jazz or Jazz. Un pré-jury avait sélectionné trois groupes parmi une douzaine de candidats. Jazz Moket’s, un quartet tourangeau, Open Trio, un groupe orléanais et Raoul Jazz Clan, un autre quartet de Tours, ont donc joué une demi-heure chacun devant plus de 200 personnes, sous l’œil et l’oreille attentifs du jury : Stéphane Kochoyan, conseiller artistique du festival ; Renaud Baillet, programmateur du Petit Faucheux à Tours ; Jean-Christophe Cholet, pianiste et compositeur ; Pierre-Henri Ardonceau, journaliste à Jazz Magazine et conférencier pendant le festival ; et Alex Dutilh, animateur sur France Musique de l’émission Open Jazz.
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Et c’est le dernier groupe qui l’a emporté, malgré la qualité des deux autres, soulignée par le jury : Raoul Jazz Clan rassemble Vincent Negrao à la batterie, Guillaume Haddad aux claviers, Samuel Baudin à la basse et Charlie Gérard à la voix. Ils proposent des slams fortement mis en musique. Charlie psalmodie ses poèmes en bougeant de manière très personnelle sur scène ; ses compères construisent un son bien à eux, très cohérent avec les mots et dégageant une énergie qui va bien au-delà de ce qu’on entend souvent autour du slam.

Les voilà donc récompensés. Ils seront programmés le 22 juin à Jazz à l’Évêché, puis au Petit Faucheux à Tours. Ils passeront au Sunset à Paris et participeront à la finale du tremplin national ReZZo Focal/Jazz à Vienne en juillet 2019.
Bravo au groupe, bravo aussi aux autres candidats qui sans gagner, n’ont pourtant pas démérité ! Ils ont d’ailleurs longuement discuté avec les membres du jury à l’issue du tremplin, avec toujours ces maîtres-mots dans la bouche des “maîtres” : “Ecoutez des formations de jazz similaires aux vôtres, appréhendez et comprenez leur approche de la musique et ainsi murissez votre propre discours musical. Et surtout travaillez, jouez sans relâche, car il ne suffit pas d’être doué pour percer.”
Le talent sans travail n’est qu’une sale manie, disait Picasso. Qui avait bien raison !
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Photo Jean Puyo

17 heures place du Martroi. Plus à l’aise que sur scène, le Lagniappe Brass Band retrouve son biotope, la rue, et importe sans peine l’ambiance “new orleans” au cœur de la “old” Orléans. Spectateurs contents, musiciens itou ! On les retrouvera le soir pour le balloche !
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18 heures, près du bar éphémère… Question du bac : quelle ville, de la Nouvelle-Orléans ou de Chicago, a vu naître le jazz ? Les deux mon général ! Née dans les champs de coton (au rythme du blues et des “working songs”) et les églises noires (avec le gospel), la musique qui allait donner le jazz a lentement mûri dans les bouges, les clubs, les bars et les bordels de Storyville, le quartier chaud de Nola. Mais avec la fermeture brutale de ces lieux de perdition présumée, au détour des années vingt, les musiciens ont trouvé à Chicago les bras ouverts de la pègre et de ses clubs, mais aussi de premières maisons de disque. Alors oui, le “new orleans” (premier balbutiement du jazz / du jass) est né à Chicago, mais son creuset originel reste bien la ville du croissant. Pigé ?
Oui, et merci Monsieur Ardonceau, puits de science jazzistique et fort aimable conférencier, de nous avoir rappelé et/ou expliqué tout ça !
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A 18 h 30, salle Vitez, le dernier groupe des quatre lauréats de Jazz Migration, Ikui Doki, s’est doucement installé dans la musique qu’il propose. Sophie Bernado au basson, Rafaëlle Rinaudo à la harpe et Hugues Mayot au saxo ou à la clarinette composent ce groupe totalement atypique qui s’inspire, ou utilise, transforme, part… de la musique de Debussy. La harpiste ajoute à son jeu traditionnel des effets, frotte les cordes avec des brosses ou des morceaux de fer, crée des boucles. Sophie au basson hache parfois son jeu pour des effets sonores très free, Hugues au saxo lui aussi mâtine les mélodies d’envolées énervées. Mais tout est construit, cohérent. Leur musique prend une ampleur extraordinaire, nous conduit vers des horizons vastes et avenants. Non dépourvus d’humour, parfois, à la Eric Satie. Ou d’exotisme, comme cette magnifique évocation d’une ville du Sikkim, en Inde. Un tour de force de la part de musiciens accomplis qui n’ont pas choisi la facilité. Un bis plus que mérité a prouvé la puissance de leur répertoire sur le public un peu plus nombreux que les jours précédents.

Il faut pourtant redire ici tout l’intérêt de ces quatre concerts de la salle Vitez. Des jeunes inventifs, matures, des chercheurs intéressants proposant des musiques qui apportent un souffle original. Et tous d’une rare qualité !
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Et pour ouvrir la soirée, salle Touchard à 20 h, tout d’abord un grand Goran Bregovic avec son Orchestre des Mariages et de Enterrements. Ça commence en fanfare au milieu du public et ça se poursuit sur scène avec deux choristes chamarrées, cinq cuivres de haut-vol, un percussionniste à la voix enjôleuse et un maître de cérémonie au look de dandy maniant le violon électrique aussi bien que l’ordinateur de scène.
On oublie le jazz dans toute sa rigueur pour baigner dans une musique cosmopolite puisant dans de solides racines balkaniques. La première partie emprunte largement au dernier album “Three letters from Sarajevo” (sorti en octobre 2017 chez Decca Records), interprété avec toute l’émotion mais aussi la soif de vivre que l’histoire récente de cette ville a inspiré au compositeur. On sent le souffle d’air et l’invitation à la danse, avec déjà pour le public des fourmis dans les jambes…

La seconde partie est plus débridée et laisse la part belle aux grands succès empruntés aux musiques de films composées par Goran Bregovic, mais aussi à des reprises de chansons populaires comme “Bella Ciao” et même des chansons à soldats reprises en chœur par un public debout, tapant des mains et des pieds, presque en transe !
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Flash-back, quelques heures avant 20 h 30. “Allo David, en plus de la basse, tu sais jouer de la contrebasse ? Euh… oui, pourquoi ? Ca te dirait de jouer avec le big-band de McBride ? Hein, quoi, Christian MCBride ??? Bouge pas Jean-Louis, j’arrive !!!” Et c’est ainsi que notre ami David Hazak (Omer Pulse, entre autres), a tenu la contrebasse du maître à deux reprises (photo ci-dessus) en cette superbe soirée où le Christian MCBride Big-Band allait briller de mille feux devant une salle Barrault pour une fois comble.
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L’orchestre, qui ouvre ici une tournée européenne, a été récompensé de plusieurs Grammy Awards et par l’Académie du jazz. Il renoue, en dépoussiérant le genre, avec la veine des grandes formations du Count et du Duke, en lorgnant également vers les Jazz Messengers et d’autres big-bands fameux, tel celui du pianiste Mc Coy Tyner. Ce n’est pas furieusement original, mais c’est tellement énergique, tellement époustouflant de virtuosité et de maîtrise qu’on en resta baba, cloué sur son fauteuil comme on regarderait passer un défilé de Ferraris de collection. Christian McBride est un compositeur habile et un chef d’orchestre accompli. Mixant ses propres compositions à des standards éprouvés, et entouré d’une bande de solistes hors-pair, il a donné un concert justement apprécié et fêté par les 600 spectateurs présents.
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Du côté de Touchard, où s’achevait en même temps le concert de G. Bregovic, deux généreux rappels, une ovation à tout casser et le public tout en joie a pu s’adonner en sortant au bal de clôture sur des musiques de la Nouvelle-Orléans mixées par le duo Bart et Baker et jouées à la suite par le Lagniappe Brass Band.

That’all, folks. See you soon and… stay tuned ! BC/DB/JLD