Alors qu’il sort chez “Zig Zag Territoires”, avec ses compères François Méchali et François Laizeau, un album largement dédié au compositeur Federico Mompou (“Musica callada” – voir notre rubrique “Dans les bacs”), le pianiste d’origine orléanaise François Couturier s’est prêté pour ô jazz ! au jeu de l’interview. Où il est question de jazz, d’improvisation… de musique, tout simplement.
couturierjfg1
Photo Jean-François Grossin

Tu as eu des inspirations diverses et souvent étonnantes, le cinéaste Tarkovsky par exemple. Pourquoi Mompou cette année, qu’est ce qui t’attirait chez lui ?

Mon travail actuel se divise clairement en deux parties. Il y a d’abord ma collaboration avec le label ECM chez qui j’enregistre ma propre musique, celle que je revendique en tant que leader. J’ai commencé à enregistrer pour ce label Poros, en duo avec le violoniste Dominique Pifarely. Puis il y a eu trois cd avec Anouar Brahem, Le pas du chat noir, Khomsa et Le voyage de Sahar.

Lorsque, en 2005, Manfred Eicher, le fondateur et patron d’ECM, m’a proposé de faire pour lui un enregistrement sous mon nom, j’ai tout de suite pensé à un hommage à cet immense artiste qu’est Tarkovsky. C’est mon cinéaste préféré. Andrei Roublev fut pour moi une révélation. J’ai depuis vu et revu ses sept films…

Ce projet rassemble actuellement une trilogie, trois enregistrements faits entre 2005 et 2010 à Lugano, dans le magnifique auditorium de la Radio Suisse Italienne. Trois cd en hommage à Tarkovsky : tout d’abord le quartet Nostalghia, song for Tarkovsky, sorti en 2006. Puis le solo Un jour si blanc, début 2009. Enfin Tarkovsky quartet enregistré en décembre 2009 et qui va sortir en mars 2011. C’est le même quartet que pour Nostalghia mais la musique est beaucoup plus orchestrale.

Le deuxième axe de mon travail consiste en des collaborations.

Pour Musica Callada, c’est le contrebassiste Francois Méchali qui est vraiment à l’origine du projet. Il formait un trio avec le merveilleux saxophoniste américain Larry Schneider, et Francois Laizeau à la batterie. Il m’a invité à me joindre à eux. Et lors du travail préparatoire, il m’a proposé des pièces de Federico Mompou, que je ne connaissais pas !

J’ai tout de suite adoré cette musique simple, mélodique.

Le résultat est Correspondances enregistré en 2000 pour Charlotte Records. Nous jouions déjà dans ce programme certaines pièces de ce compositeur. Musica callada, le dernier cd en trio (sans saxophone), lui est entièrement consacré.

couturier-jfg2
Photo Jean-François Grossin

Comment s’est passé le travail autour de Mompou ? Beaucoup de morceaux sont signés de son nom. Pourtant, c’est une interprétation. Dans quelle mesure ?

Je joue quasiment toutes les pièces comme le compositeur les a écrites. Et le style des improvisations est vraiment varié, libre, atonal, modal ou harmonique. Nous n’avons absolument pas cherché ni voulu « jazzifier » la partition écrite.

C’est une magnifique musique, très lente et mélodique.

Comment s’est fait le choix des thèmes, puis l’appropriation par le trio ?

L’essentiel de notre travail est dans l’écoute mutuelle. Trouver le bon équilibre piano-contrebasse lors de l’exposition des thèmes qui sont souvent très simples et mélodiques.

La structure initiale des Canziones y danzas est en deux parties, l’une mélodique l’autre plus dansante. Nous n’avons gardé que la mélodie. La « danse » intervient avec le rôle très particulier de la batterie, parfois coloriste mais souvent très rythmique, sans dénaturer, à mon avis, la musique du compositeur. Au contraire, elle retrouve, d’une autre façon, l’aspect dansant original de la partition.

Cancion y danza IX somme comme un gospel et la VII comme un standard du jazz !!! D’autres sont de magnifiques tremplins à des improvisations plus contemporaines.

Est-ce que l’appartenance à une filière musicale (le jazz) a un sens pour toi ? D’ailleurs, te sens tu jazzman ?

Je cite souvent une phrase de Francis Marmande : “Une musique qui pourrait ne pas ressembler à du jazz mais qui ne pourrait être jouée que par des musiciens de jazz.”

Le geste même de l’improvisateur est proche du jazz, même si la musique n’est pas toujours dansante…

Dans le très beau concert donné en juin à Orléans, salle de l’Institut, ton piano solo avait des accents de musique classique ou contemporaine.
Une influence importante ?

Le programme que j’ai joué à l’Institut cette année reprenait mon cd solo Un jour si blanc. Cela faisait donc partie du cycle autour de Tarkovsky.

Le premier projet que j’ai réalisé en tant que leader a été Nostalghia, en quartet pour ECM. Son esthétique est le résultat de tout ce que j’ai pu faire auparavant, avec Dominique Pifarély par exemple. J’ai joué longtemps en duo avec lui et enregistré Poros pour ECM, une musique proche de la musique contemporaine, avec des structures bien établies et des improvisations atonales.

Mais aussi, d’un autre côté, mes six ans de travail avec Anouar Brahem ont évidemment laissé beaucoup de traces. Je le connais depuis vingt-cinq ans et c’est un ami très proche. Nos dizaines (presque une centaine !) de concerts et les deux disques que nous avons enregistrés en six ans de collaboration m’ont influencé aussi dans le sens de la mélodie et du silence. Dans ce groupe, je jouais toujours pianissimo, parce que le oud a un son assez léger..

Cette collaboration m’a fait découvrir mon besoin de silence et de mélodie que j’ignorais jusqu’alors. Je veux faire maintenant une musique acoustique où ces deux aspects, l’un très contemporain et l’autre plus traditionnel, se confondent ou se côtoient. Sur mon disque solo, le morceau intitulé Clair obscur est représentatif de ce que dont j’ai envie : un thème très mélodique, comme une chanson, qui est ensuite repris de manière déstructurée et atonale.

Est-ce que la manière de produire de la musique (échange, dialogue avec d’autres instruments, invention continuellement possible, liberté partagée par une formation) n’est pas le plus important ?

Absolument… L’interaction entre musiciens sur scène est passionnante. Lorsque cela se passe bien, il peut se créer une sorte de “bulle musicale”, un espace de musique indéfinissable.

Mais le solo est aussi passionnant; le seul “partenaire” est le public. Il ne faut jamais l’oublier

Qu’est ce que tu prépares ? Avec qui ?

Tarkovsky quartet avec Anja Lechner au violoncelle, Jean Louis Matinier à l’accordéon et Jean Marc Larché au saxophone soprano va sortir en mars 2011.

Avec ce même groupe nous avons donné une trentaine de concerts dans des salles prestigieuses en Europe qui reprenait Nostalghia. Cette musique a toujours été très bien accueillie par la critique et le public. J’espère pouvoir présenter ce programme à Orléans le plus tôt possible.

Parallèlement, j’aime continuer à collaborer à des projets communs avec des musiciens qui me sont chers. Ce cd Musica Callada dont nous venons de parler, par exemple.

Et d’autres projets à venir plus ou moins déterminés : sans doute un nouvel enregistrement du trio Tryptic avec ces extraordinaires musiciens que sont Daniel Humair et Jean Paul Celea, un duo avec Jacques Didonato ou Larry Schneider … et un nouveau projet en duo avec Dominique Pifarely.

Entretien Bernard Cassat, pour ô jazz !