En flânant dans les rayons de la Fnac des Halles, à Paris, un cd en écoute soudain vous attire. Le magasin s’efface, la musique vous remplit. Et au bout de quelques minutes, vous prenez conscience d’écouter une perle rare, Music Boox de Sébastien Lovato.
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Pianiste discret et pourtant très présent sur la scène jazzistique parisienne, S. Lovato a fait appel à trois musiciens qu’il connait bien pour jouer ses compositions. Grand lecteur devant l’éternel, il a laissé des textes qu’il apprécie guider son écriture musicale. Dans un petit livret accompagnant le cd, il en donne quelques extraits.
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Au piano ou au Fender Rhodes, il expose ses thèmes inspirés, admirablement secondé par le contrebassiste Marc Buronfosse, plusieurs fois remarqué au coté de Bojan Z entre autres, et le batteur Karl Jannuska, dont on ne compte plus les participations à des albums de grands jazzmen.

Alexandra Grimal, l’étoile montante d’origine canadienne du saxo, apporte sa touche bien particulière, un son allant de la limpidité à la distorsion.

Lovato est leader de cette formation, mais l’intelligence et la finesse de jeu se glissent dans tous les instruments pour proposer une musique élégante, qui déroule dans un classicisme apparent une forte personnalité avec une aisance jouissive.

Quatre musiciens hors pair

La formation, classique s’il en est dans l’histoire du jazz, nous entraîne parfois dans des ballades chantées sur un piano lyrique, parfois dans des rythmes swingués, appuyés par une contrebasse à la fois rythmique et mélodique. Des thèmes clairs, charpentés, développés en trio (Le pouvoir des chats) ou en quartet, avec toujours une petite pointe de recherche à la limite du discordant (Beloved), amenée par le sax d’Alexandra Grimal ou le piano de Sébastien. Certains thèmes sont portés par la contrebasse de Buronfosse (Apparences) qui dans tous les morceaux dialogue subtilement avec ses collègues. Karl Jannuska fait un travail discret mais très efficace tout au long des morceaux. Et puis les sons légèrement rétro du Fender Rhodes de Lovato, sur sa reprise de I shot the sheriff par exemple, nous plongent dans l’atmosphere des années 70.
Ces quatre musiciens hors pair ont une culture musicale énorme. On sent plein d’influences diverses, tellement assimilées qu’elles s’effacent totalement. On est ailleurs mais on n’est pas perdu. Et c’est formidable, le confort de cette musique de vieux routiers jouée par des quadras nerveux, inventifs et séducteurs.

Une production “courageuse”

Pas de label pour ce cd. Sebastien Lovato confie à ô jazz ! : “J’ ai tout mis sur pied moi-même. J’ai financé ce projet avec l’aide d’un ami, Gabriel Martin. Nous avons pressé 1 000 cd. Je n’ai pas de distributeur physique, mais j’ai pu placer Music Boox dans les Fnac parisiennes grâce aux responsables des rayons jazz, qui aident volontiers les indépendants ou auto-producteurs. J’ai cependant un distributeur numérique, le label Quart de lune, qui me permet de vendre via les plates-formes de téléchargement itunes, amazon, fnac.com, qobuz,etc.”
Une production courageuse, exigeant beaucoup d’énergie. Et tout est réussi, la musique bien sûr, mais aussi l’esthétique de l’emballage et le livret.

B.C.

Sébastien Lovato a un site fort bien fait, sebastienlovato.com, sur lequel on peut acheter son album (12 euros + 3 euros de frais de port) et écouter plusieurs morceaux. N’ayant pas le temps de répondre à l’interview que nous lui proposions, il nous a indiqué une longue interview publiée sur le site Piano bleu.

En voici des extraits.

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Quel a été votre parcours musical ?
Je suis né à Périgueux, en Dordogne, dans une famille d’origine italienne. J’ai commencé à apprendre le piano à l’âge de 7 ans dans l’école de musique locale. Vers 10 ans, j’écoutais Erroll Garner en boucle sur la platine de mes parents. Vers 15 ans, je redécouvre le jazz avec un disque de Charlie Mingus, Tijuana moods. Révélation !
J’ ai arrêté la musique classique, et joué avec des musiciens locaux expérimentés en jazz. J’ai appris avec eux, au cours de jams ou de concerts. Le bac en poche, ma décision est prise : je veux être musicien. Je “monte” alors à Paris, où j’ étudie au CIM pendant 2 ans. J’y ai beaucoup appris avec Emmanuel Bex, mon prof de piano, Jean-Claude Fohrenbach, Andy Emler,…
On peut dire que les événements fort de ma vie musicale ont été de jouer avec Angélique Kidjo à ses débuts (1988/1989), de participer à l’ émergence de l’acid-jazz dans les années 1995 à Paris avec le groupe Dis bonjour à la dame, et de jouer pendant trois ans dans le groupe de salsa Les olives noires, où j’ai rencontré de très bons musiciens.
Ce qui est important dans mon parcours, c’est qu’il n’ est pas centré que sur le jazz (influences diverses). C’ est au début des années 2000 que j’ai ressenti le besoin de composer pour des projets jazz en trio ou en quartet. Parallèlement, j’ai repris mes activités d’enseignant que j’avais interrompues. Depuis 2001/2002, j’enseigne au CEMC à Clamart (92), une école de musiques actuelles, et au conservatoire de St-Germain les Corbeils (91), où je donne des cours de piano jazz.

Les compositions de votre disque Music Boox sont inspirées d’extraits d’œuvres littéraire. Quel intérêt particulier portez-vous à la littérature et comment avez-vous sélectionné les textes ?
Lire des livres, c’est aussi vital pour moi que de jouer du piano… J’ai toujours lu, depuis tout petit. Il y avait beaucoup de livres chez moi, ma mère était prof de philo. Mes parents écoutaient beaucoup de musique aussi, surtout du classique, il y a une influence de la musique classique dans mes compositions, je crois…
Les textes que j’ ai choisis sont extraits d’oeuvres de certains de mes auteurs préférés : Faulkner, Boulgakov, Huysmans, Flaubert, Cervantes ( que certains tiennent pour l’ inventeur du roman moderne, dixit Milan Kundera), Toni Morrison, Jim Harrison.. Mais il en manque : Kafka, Dovstoeivski… Plus près de nous, James Baldwin, Marguerite Yourcenar, Jean Echenoz, Alessandro Barricco, Amin Maalouf, Thomas Bernhardt, Pierre Michon…
J’ ai du faire un choix : du coup, il y aura sûrement un Music boox volume 2…

Comment travaillez-vous une fois le texte d’une composition sélectionné ?
En fait, je n’ ai pas de méthode particulière si ce n’est une “impression” qui se dégage d’elle-même en lisant le texte. Par exemple, la description de Carthage par Flaubert m’ a donné une sensation de plénitude et de méditation que j’ ai essayé de rendre par un duo piano-sax, avec une mélodie servie par des harmonies “impressionistes”, notamment par l’ utilisation d’ accords polytonaux..Ou bien, dans ma composition A rebours, une phrase récurrente piano-contrebasse dans le médium-grave évoque le “courant “, le flot des anciens souvenirs, si bien décrit par Huysmans dans l’extrait cité. Dans Panem et circenses (du pain et des jeux), j’ ai construit le morceau en deux parties A et B bien distinctes… Ceci dit, je n’ ai pas lu Juvénal en intégralité (et surtout pas en latin), c’ est juste cette citation bien connue qui m’a inspiré.

Vous jouez du piano et du Fender… qu’aimez-vous chez chacun de ces instrument, l’un d’eux a-t-il votre préférence ?
Mon instrument est le piano acoustique, si possible à queue, Steinway ou Fiazzoli, par exemple. C’est au piano que j’ai les meilleures sensations. Mais j’ai toujours joué du Fender, surtout dans ma période groove. Je voulais jouer des deux sur l’album. Sur certains titres il y a un dialogue entre ces deux instruments : c’ est le cas dans Le pouvoir des chats et Panem et circenses
Le mélange des deux instruments donne une ambiance particulière, un peu mystérieuse, et parfois ils se répondent l’un l’autre comme deux personnages différents… Dans Carthage, je rajoute discrètement quelques notes de Rhodes dans l’aigu pour suggérer le “miroitementd’ un morceau d’argent”.

Vous avez ajouté une composition de Bob Marley… pourquoi ce choix ?
J’avais écrit il y a quelque temps un arrangement de I shot the sheriff pour des élèves… J’avais “jazzifié” l’harmonie du morceau en ajoutant des cadences 2-5-1, des accords altérés, etc.. J ‘ai toujours aimé l’exercice de style consistant à ré-harmoniser une chanson ou un standard.
C’est très fréquent dans le jazz, c’est un peu une tradition… Et puis cette chanson est simple, je l’aime bien et j’aime aussi le groove du reggae. Je voulais qu’il y ait une reprise dans l’album.

Depuis quand jouez-vous avec les musiciens de votre disque ?
La rencontre décisive, c’ est avec Marc Buronfosse, il y a à peu près cinq ans… J’avais bien sûr entendu parler de lui et j’ avais écouté certains disques auxquels il avait participé. Un jour, je me suis décidé à l’appeler. Nous avons beaucoup joué ensemble en duo ou en trio… Nous avons commencé par jouer des standards, puis j’ai amené mes compositions, et nous avons travaillé dessus. Marc s’est investi dans le projet Music boox, nous avons beaucoup répété à deux.
Cela faisait longtemps aussi que je voulais jouer avec Karl. L’occasion s’est produite au cours d’un gig dans un festival, et ça a tout de suite fonctionné.
J’ ai connu Alexandra il y a environ 2 ans en allant l’écouter à un concert qu’elle donnait en trio avec justement Marc et Karl. Elle a un son magnifique, au ténor et au soprano… J’ ai tout de suite pensé à elle pour le disque
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Comment qualifieriez-vous votre musique ? Quels sont vos jazzmen de référence ?
Dans le jazz que je joue, il y a un mélange de classique et de moderne, de tradition et d’envie d’explorer de nouveaux territoires… Il y a aussi mes influences latines (le thème d’Apparences était à l’origine une mélodie de tango que j’ avais composée il y a 15 ans), grooves (I shot.the sheriff , Là où la main de l’homme n’a jamais mis le pied, musique classique (le thème de Le pouvoir des chats, Carthage).
En plus de Errol Garner et de Mingus qui sont mes flashs d’enfance, il y a eu cinq influences majeures: les quintets de Miles Davis, Bill Evans, Thelonious Monk, John Coltrane, que je redécouvre et que je comprends mieux à présent, et bien sûr Keith Jarrett.
Les quintets de Miles sont une source inépuisable d’ inspiration, de Red Garland et John Coltrane, jusqu’ à Herbie Hancock et Wayne Shorter. On m’a fait remarquer qu’il y avait l’influence de Wayne Shorter dans Panem et circenses, ce n’est pas faux….
En ce moment , j’écoute beaucoup les projets de Dave Holland, Chris Potter, Jason Moran, Bill Carrothers, Kenny Werner. Côté français, Pierre de Bethmann, Edouard Ferlet, Laurent Coq, Stephan Oliva sont des pianistes qui m’inspirent..

Interview Agnès Jourdain