BC : Bernard Cassat
CE : Christophe Esnault
DD : Dominique Derenne
JLD : Jean-Louis Derenne

Janvier 2017

album-metal-ikLe bassiste Laurent David a toujours écouté de la musique dite pop, les grands noms des années 60-70 et au-delà. En même temps, il est tombé dans Miles Davis et n’en est jamais ressorti, se lançant donc dans une carrière de jazzman. Mais avec ses amis Thomas Puybasset au saxo et Maxime Zampiéri à la batterie, il a tenté un retour vers cette musique rock, et plus particulièrement vers le monstrueux Metallica. Monstrueux, parce que cette montagne de bruit ne s’apprivoise pas facilement.
Et son projet, IK M&T@L, est très réussi. Ils ont repris des thèmes du groupe, en ont extrait les mélodies cachées, et ont trouvé plein d’astuces pour transcrire la force du groupe d’origine. Sans guitare ! L’énergie est là, les constructions très jazz des morceaux amènent des ambiances partagées, le saxo sait faire monter la température sans assourdir, il sait émouvoir aussi dans des phrases douces, nostalgiques, la basse inventive, traitée à la fois en rythmique et en mélodique, lance un son, un vrai, assumé et clair. La batterie n’essaie pas d’assommer ses partenaires. Un cd agréable du début à la fin, travail inspiré de trois musiciens malicieux et pleins de références diverses. BC (Label Durance – UVM Distribution).

jassbac
Ils sont quatre musiciens avec chacun un palmarès impressionnant. Ils sont tous leaders de formations plus ou moins grandes. Ils ont donc appelé Jass leur nom de groupe, de leurs initiales, pour qu’il n’y ait pas de leader. John Hollenbeck est un batteur-percussioniste et chef d’orchestre américain dont le renom a franchi l’Atlantique, et qui touche au jazz, à la world music et à la musique contemporaine. Alban Darche a prêté son saxo à beaucoup de formations de styles différents. Samuel Blaser a joué avec des grands “classiques”, mais a aussi beaucoup improvisé dans la musique plus expérimentale, “Marcel et Solange” de nos amis du Tricollectif, par exemple. Quand à Sébastien Boisseau, qui participe avec son ami Alban à Yolk, collectif et éditeur de Nantes, il compose énormément et glisse sa contrebasse dans de nombreuses expériences. Tous les quatre nous proposent Mix of Sun and Clouds, neuf morceaux de jazz de leur cru. Avec une complicité réjouissante, ils déroulent leur musique tantôt joyeuse, légère, tantôt plus narrative, plus solennelle. Leur énorme savoir-faire ne se montre jamais, même s’il leur permet des moments jubilatoires, des poussées collectives d’énergie ou des dialogues insistants sur des rythmes recherchés. Ils sont capables de tout, de la rumba dansante au morceau introspectif émouvant. Et ce tout, ils le font bien. De très beaux représentants du jazz français actuel, intelligent et farceur, fort en personnalité mais surtout intéressant et agréable. BC (Yolk Music – L’autre Distribution)

darcy
Toujours à la tête de sa Secret Society, un big band de dix-huit musiciens comme on n’en fait – presque – plus, le tout juste quadragénaire compositeur et chef d’orchestre canadien Darcy James Argue fait un retour tonitruant sur nos platines avec un troisième album, Real Enemies.
Après s’être fait les dents avec “Infernal Machine” en 2009, puis “Brooklyn Babylon” en 2013 (tous deux nominés “Meilleur album de grand ensemble jazz” aux Grammy Awards), dans une exploration gourmande de toutes les facettes et possibilités instrumentales du grand orchestre jazz, cet élève surdoué de Bob Brookmeyer et Maria Schneider nous offre aujourd’hui un album-concept très ambitieux, dédié à l’une de ses obsessions personnelles : la fascination maladive des USA pour la théorie du complot, prétexte à toutes les dérives, depuis le Maccarthysme jusqu’au déclenchement de la deuxième guerre en Irak.
Empruntant son titre au livre de Kathryn S. Olmsted (“Real Enemies : Conspiracy Theories and American Democracy, World War I to 9/11” – 2009), l’album offre 13 plages et autant d’ambiances musicales, jalonnées de clin-d’œils et de références, qui puisent aux sources les plus diverses, du dodécaphonisme à la musique de cirque en passant par le funk !
Ponctué d’extraits de discours ou d’interventions médiatiques de Kennedy, Bush Junior, Dick Cheney et consorts qui, en surimpression, apportent leur mesure d’angoisse, Real Enemies est un exercice jubilatoire de virtuosité mélodique, harmonique et orchestrale, qui nous plonge, entre effroi, stupeur et jouissance, dans l’atmosphère d’une Amérique pathologiquement sécuritaire. Perturbant, mais réellement brillant ! JLD (New Amsterdam Records)

bounce-trio-couv585On avait parlé dans ces colonnes (octobre 2014) de “Small Streams, Big Rivers”. Matthieu Marthouret et son Bounce trio vient de sortir un nouvel enregistrement, Contrasts. Le sax et la clarinette sont toujours assurés par Toine Thys, et la batterie par Gautier Garrigue, des amis de longue date. Mais Matthieu a invité la guitare de Serge Lazarevitch à se joindre au trio, ainsi que, sur une plage du cd, la voix de Nicolas Kummert. Matthieu aux claviers entraîne ses amis dans ses propres compos, mais aussi dans deux reprises (“Shine on You Crazy Diamond”, du Pink Floyd et “Kind Folk” du trompettiste Kenny Wheeler) et de brèves impros captées sur le vif. L’orgue électrique que Matthieu utilise souvent donne un cachet assez rare, surtout lorsque le dialogue avec la guitare s’établit ; le contraste entre la sécheresse, la netteté des notes de guitare et la molle continuité du son de l’orgue fonctionne à plein, le saxo venant ajouter sa dimension malicieuse et son énergie propre (“Keepin’it Quiet”). On sent la complicité des quatre musiciens, leur liberté les uns par rapport aux autres. Un jazz très agréable et néanmoins savant, brillamment interprété par des musiciens en pleine possession de leurs moyens. Et leur culture fait sentir de nombreuses influences passées au crible de leur savoir musical. A noter que Contrasts officialise un nouveau label indépendant, créé par des musiciens pour des musiciens, WeSeeMusicRecords. A suivre. BC (WeSeeMusic - Socadisc)

shai2On l’avait attendu un soir de festival à l’Evéché en juin dernier, et on avait eu raison. Le concert de Shaï Maestro était superbe. Il nous avait annoncé la venue d’un prochain enregistrement du trio. C’est fait. The stone skipper vient de sortir. Après une introduction très enfantine et pas très accrocheuse, le trio, plus attaché que jamais à ses racines juives, nous propose quelques plages bien construites et impeccablement jouées, mais nettement moins emballantes que les enregistrements précédents, malgré la présence d’invités, les chanteuses Gretchen Parlato, la Bulgare Neli Andreeva, et Theo Beckmann. Ces voix renforcent le côté enfantin un peu mièvre, sans apporter vraiment d’énergie. Il faut attendre la deuxième moitié du cd pour retrouver ce son particulier du trio appartenant manifestement au jazz. De magnifiques moments au piano quasi solo (“It’s your blessing and your curse”), et des dialogues intéressants entre les trois musiciens, Jorge Roeder plus brillant que jamais à la contrebasse et Ziv Ravitz toujours dans sa redoutable précision. On est vraiment dans l’énergie du jazz, dans le plaisir de mélodies qui entraînent le trio et l’auditeur. Moment trop bref ! L’épilogue referme religieusement les portes de cette étrange synagogue mi-enfantine, mi-communautaire. Affaire à suivre. BC (In Vivo)

Décembre 2016

sfumatoDès les premières notes du préambule, on rentre directement dans la musique d’Emile Parisen, dans le son très particulier du soprane, le souffle modulé qu’il y injecte, frisant la lamentation mais suffisamment énergique pour échapper au râle. Sfumato, l’album qu’il vient de sortir, témoigne une fois de plus de la force de ce jeune saxo qui ne joue que dans les instruments aigus, soprane et ténor. Et les vieux routiers du jazz ne s’y trompent pas, qui viennent l’adouber en partageant ses notes. Joachim Kühn au piano et Manu Codjia a la guitare complètent la formation de base, avec Simon Tailleu à la contrebasse et Mario Costa à la batterie. Michel Portal joint sa clarinette basse sur plusieurs plages, et l’ami Vincent Peirani son accordéon. Les trois parties du “Clown tueur de la fête foraine”, aussi fortes que le “8 1/2” de Nino Rota, se permettent des développements totalement jazz tout en restant dans le propos du thème. Il les avait déjà enregistrées avec d’autres musiciens dans son premier cd. Le jeune leader laisse une place royale à ses partenaires, mais sait aussi prendre la main pour jouer, jouer vraiment, donner, et quand il commence, il va très loin, déploie une ampleur impressionnante et émouvante. Sans aucun effort apparent, il retombe immanquablement sur ses pieds. C’est son côté magique, cette aisance avec laquelle il joue comme il respire. Pour un soufflant, c’est évidemment vital. Son intelligence du groupe fait le reste, c’est à dire une très grande réussite. BC (Act / Harmonia Mundi)

mccaslin
Si le saxophoniste ténor Donny McCaslin nous avait depuis longtemps emballés dans ses solos vertigineux au sein de l’orchestre de Maria Schneider, ses albums précédents, très sages et toujours plein de retenue, nous laissaient chaque fois sur notre faim, avec cette question un peu lancinante : mais quand va-t-il se lâcher ?
Il suffisait d’être patient et d’attendre Beyond Now, cd tout frais où ce grand garçon dégingandé (de 50 ans tout de même!), version new-yorkaise du gendre idéal, envoie bouler les conventions, dépasse les limites du jazz et flirte sans complexes avec la pop. Peut-être bien un effet induit de sa collaboration avec David Bowie il y a deux ans, sur l’ultime album de celui-ci.
Toujours est-il que McCaslin a décidé d’ouvrir les vannes d’une énergie trop longtemps contenue, développant une puissance et une agressivité qu’on ne lui soupçonnait pas sans jamais perdre le lyrisme qui est sa marque de fabrique. Avec lui, ses compères (mention spéciale au fantastique batteur Marc Giuliana) s’en donnent à cœur joie, se font plaisir ainsi qu’à nous sur cet album joyeux, jouissif et assez fascinant. Ca donne envie de retourner à New York ! Tiens-donc… JLD (Motema Music/Membran)

Novembre 2016

deepLe Moutin Factory Quintet a tourné aux US et en Europe pendant près de deux ans. En mars 2016, entre quelques dates en France, le quintet s’est enfermé quatre jours pour enregistrer Deep, avec une sortie d’album fin juillet à Marciac. Au piano un ami de longue date, Jean-Michel Pilc, toujours précis et inventif, qui s’accorde parfaitement avec les deux leaders. A la guitare, Manu Codjia amène au groupe des échappées éthérées et inspirées dans le son qu’on lui connaît. Et au saxos, Christophe Monniot rentre dans le jeu du quintet avec aisance, ponctuant les morceaux de son humour habituel. Quand aux frères Moutin, il suffit d’écouter “Fat’s Medley”, la troisième plage du cd où ils jouent seuls, pour saisir leur parfaite harmonie. Leur osmose est vraiment impressionnante. François à la contrebasse et Louis à la batterie construisent une base rythmique plus que solide pour les compos qu’ils ont sans doute écrites ensemble. Un jazz classique abouti, super agréable, intelligent et prenant, produit par un quintet équilibré. BC (Jazz Family - Socadisc )

golanDepuis plusieurs années, le contrebassiste et compositeur Hubert Dupont explore les rapports entre les musiques du Moyen-Orient et celle de l’Occident. Après une tournée en Palestine en 2013 avec Ahmad Al Khatib (oud) et Youssef Hbeisch (percussions), au sein du Trio Sabil, il comprend que l’évocation du plateau du Golan – terre syrienne annexée par Israël après la “Guerre des six jours” en 1967 – est particulièrement sensible et douloureuse. Il propose donc à ses deux compagnons de s’associer à son nouvel album qui s’appellera Golan, Al Joulan (nom arabe du plateau).
Pour ce nouvel opus, outre ses deux complices d’origine palestinienne, il intègre trois autres musiciens, NaÏssim Jalal, flutiste franco syrienne, Matthieu Donarier, clarinettiste, et Zied Zouari, violoniste tunisien. Par la grâce de ce programme qui réunit jazz et musique traditionnelle orientale, Occident et Moyen-Orient se fondent en un seul ensemble musical que la sonorité des instruments orientaux et des solos très présents entourent d’une poésie et d’une sérénité apaisantes. Le jazz apporte, discrètement, à ces sonorités traditionnelles d’Orient, une force et une vivacité particulière tout en conservant pleinement l’identité de cette musique. On ne sait quelle influence nourrit l’autre, mais la musique est tout simplement belle, ensorceleuse parfois. Et l’on se prend à rêver d’une réunification du bassin méditerranéen, morcelé à l’aube du XXe siècle, et au retour de la sérénité entre Orient et Occident, dont les cultures n’ont jamais cessé de s’interpénétrer et de se nourrir l’une l’autre. DD (Ultrabolic – Musea)

Mise en page 1Pour le troisième album de sa série Europa avec l’ONJ, Olivier Benoit a demandé à deux compositeurs de musique contemporaine des pièces sur Rome. La richesse passée d’œuvres italiennes a en effet justifié ce choix. Benjamin de la Fuente, compositeur français, propose donc “In vino veritas”, et Andrea Agostini “A Tone Poem of Sorts”. Les deux pièces s’enchaînent mais, à l’écoute, la cohérence est flagrante. On se dit même qu’Olivier Benoit retrouve le son bien particulier déjà entendu sur les deux premiers. Le personnel n’a pas changé, sauf Sylvain Daniel dont la basse remplace la contrebasse de Bruno Chevillon, et Didier Aschour qui tient le pupitre de la guitare. Le son est là, mais l’émotion a plus de mal à passer. Dans les deux pièces, on a l’impression que ça y est, les préliminaires sont bien installés, ça va partir, on va enfin voler dans la musique. Et puis non, on reste toujours en bas, on fait des ronds dans l’eau qui n’ont plus d’intérêt quand on a compris qu’ils ne mèneront nulle part. Dommage. Le son est toujours aussi harmonieux, intéressant et bien placé, la formation a la puissance, les musiciens font leur possible, et Dieu sait qu’il est grand. Mais non, on ne décolle pas. La suite des instants ne construit pas un tout. La prochaine fois peut être, dans le projet Europa Oslo auquel l’ONJ va bientôt s’attaquer, avec la chanteuse Jessica Sligter ? BC (ONJ Records – L’Autre Distribution)

boutillot Marc Boutillot a un parcours double de musicien de scène et de studio, et de professeur de jazz. Il sort son deuxième album en tant que leader, avec un quartet cette fois-ci, le premier étant en trio. Outre son jeu de clarinette au son bien particulier, Leonida Fava est à la guitare, Philippe Monge à la contrebasse et Julien Augier à la batterie. Treize compositions du leader, de différentes durées, permettent au quartet de déployer un jazz très structuré, contrôlé, parfois presque trop peut-être, mais magnifiquement mélodique et riche de moments où le souffle ou la guitare prennent la main et entraînent leurs collègues dans des éclairages brillants. D’ailleurs le cd s’appelle Lumière sur la nuit. Marc connaît son instrument par cœur et nous fait partager le plaisir du son qu’il module à son aune, surtout à la clarinette basse, lumineuse dans les graves profonds. Un très beau cd calme et limpide, qu’un petit vent de folie rendrait encore plus attrayant, mais dont la sagesse émane d’une très grande qualité des musiciens. BC (Chanteloup Musique – UMV Distribution)

kapitalPour célébrer les 100 ans du Arts Center Vooruit de Gand, palais monumental de style art déco, le producteur Wim Wabbes a demandé au groupe Das Kapital, formé de Daniel Erdmann aux saxos, Hasse Poulsen à la guitare et Edward Perraud à la batterie, de travailler avec le Royal Symphonic Orchestra Vooruit, dirigé par Geert Verschaeve. Quatre compositeurs/arrangeurs, pas moins, ont travaillé au projet. Résultat, une cinquantaine de musiciens ont joué un programme incroyable, nommé Eisler Explosion, du nom du compositeur Hanns Eisler qui a amené les thèmes. Vaste foire à la Carla Bley des jours les plus big-bandés, des moments de fête de la bière et d’autres rumbas endiablées, tout cela joué par les trois facétieux de Das Kapital et gonflé par la force de frappe de l’orchestre royal ! Trois fois plus de musiciens que les plus grands orchestres de jazz ! Ambiances différentes, nord et sud mélangés, est et ouest également… Totalement original, cet ovni musical, super joyeux, ne marquera pas forcément les annales, mais vaut un détour attentif. Tous les musiciens sont de grands professionnels, et le jeu reste toujours d’une très grande qualité. A noter que Das Kapital, revenu au trio, va sortir un cd ce mois ci. On vous en reparlera. BC (Das Kapital Records – L’autre distribution)

pif Dominique Pifarély fait partie de ces musiciens qui ont beaucoup cherché en dehors des étiquettes à jouer la musique qu’ils avaient au fond d’eux. Comme ses amis François Couturier ou Jean-Paul Céléa, il est au bord de tout, du jazz, du rock, de la musique contemporaine, de l’écrit et de l’improvisé. Il vient de sortir chez ECM, qui soutient beaucoup ce type de musique, un cd très abouti, plutôt du côté de la musique contemporaine. A ses deux compagnons de longue date, Bruno Chevillon à la contrebasse et François Merville à la batterie/percussion, s’est adjoint Antonin Rayon, qui amène au piano son énergie et sa subtilité. Les thèmes que Pifarély développe au violon passent de l’intime au lyrique, du continu murmuré à l’oreille aux phrases exprimées avec vigueur et assurance. Les quatre instrumentistes construisent vraiment ensemble une musique pleine d’images, d’ambiances différentes, de gravité mais aussi de joie. A certains moments même, une allégresse fait courir les doigts de Pifarély dans des Tracés Provisoires, comme s’appelle le cd, toujours très contrôlés. C’est manifestement de l’ouvrage spontané et pourtant très travaillé, signe d’excellents musiciens qui construisent la musique qui leur convient. BC (ECM)

Octobre 2016

cbleyTrois ans après Trios, ils remettent ça, ces trois monuments du jazz. Même producteur, ECM, même lieu d’enregistrement, Lugano. Même ambiance, calme et profonde. Carla Bley a écrit un morceau d’une vingtaine de minutes, Andando el Tiempo, de trois mouvements. Longue intro au piano rejoint par la basse de Steve Swallow, puis phrases aériennes du saxo d’Andy Sheppard. Musique d’une simplicité apparente sidérante, qui s’écoute en premier lieu pour sa beauté, son déroulé dans le temps, son occupation de l’espace. Mais en plus, elle recèle une complexité cachée qui nous propose une magnifique réflexion sur la musique elle-même. Au carrefour du jazz, de la musique contemporaine, de l’impro et du gravé dans le marbre, de la légèreté insouciante des saltimbanques et de la réflexion sur la création, elle semble accrochée dans l’air et en saisir des rumeurs secrètes et primordiales pour les mettre en lumière, les amener d’abord à nos oreilles, ce qui est en soi déjà une grande réussite, puis se glisser jusqu’aux fins fonds de notre cerveau pour l’envahir, le faire tourner, lui donner un feeling à analyser, du sens à méditer. Lentement, calmement, sans s’affoler. Avec plaisir… Ce premier morceau donne son titre à l’album. Deux autres longs morceaux le complètent, de la même veine. Peut-être plus narratifs, notamment Swallow à la basse, qui nous donne des moments superbes comme il sait en faire, navigant à l’oreille sur sa basse électrique au son reconnaissable entre mille.
On est bien sûr dans de la grande musique, jouée par de grands musiciens. A 80 ans, la petite vendeuse de cigarettes repérée par le pianiste Paul Bley au Birdland de New York est vraiment tout en haut de l’affiche. Emouvant. BC (ECM)

facing_ducret“Le piano de tout temps a été la machine à écrire du compositeur et son journal intime”, nous disent François Raulin et Stéphan Oliva. Et ils ajoutent que lorsqu’ils se mettent à leur instrument, tous les grands noms du piano, ceux qui leur ont parlé, sont là sans qu’ils les convoquent. Ils ont donc décidé de nous livrer un travail assez intime de Correspondances, comme s’appelle le cd. Sous la forme de “lettre à”, de “réponse à”, de “post scriptum”, ce bouquet de pièces pour deux pianos correspondent avec, ou correspondent à, beaucoup de personnages importants pour les pianistes : Martial Solal, Ligeti, Randy Weston, Jean-Jacques Avenel, Dutilleux, Paul Bley, etc. De grands compositeurs pianistes, mais pas seulement, puisqu’Emma Bovary fait partie des destinataires. Parfois musique simple, juste des notes sur le carnet, parfois des morceaux très élaborés, les deux musiciens sont tellement sur la même longueur d’ondes qu’on se demande souvent s’il y a bien deux pianos. Moment magnifique d’ode à l’instrument qu’est le piano, sa sonorité et ses possibilités infinies. Des folies et du classique, jamais de longueur, des moments d’une vivacité rafraîchissante. Tout ce travail fait penser à un nom qui ne figure pas dans les inspirateurs mais qui semble courir dans tous les morceaux, le génial Thelonious Monk. Vive le piano. BC (Abalone-L’autre distribution)

visitation
Compositeur et guitariste se promenant dans des paysages assez vastes des musiques d’aujourd’hui, Cyril Achard propose ce mois-ci un cd de guitare acoustique, Visitation. Avec la volonté première de mettre la mélodie à l’honneur, et d’élargir les sonorités en invitant la saxophoniste Géraldine Laurent. Ce duo singulier joue sept compositions du guitariste et deux reprises traditionnelles. Cyril Achard a une facture presque classique dans les doigtés, même si bien sûr le rythme est jazz, tendance brésilienne. Lyrique dans les compos, Cyril a aussi un jeu posé mélant accords d’accompagnement et développements mélodiques très touchants. Quand à Géraldine, elle tient très délicatement sa partie dans le réel échange du duo. Elle sait ne pas écraser la guitare acoustique, et en même temps apporter une vigueur, une chaleur communicative. La nième reprise d’Estate, bossa nova italienne marquée par l’inoubliable interprétation de Nougaro, est très réussie, lyrique à souhait, mais que le duo entraîne du côté des improvisations jazz. Ces neuf morceaux de musique sans batterie, calmes mais jamais ennuyeux, sont bien sûr recommandés aux amoureux de la guitare. BC (ACM Label Jazz)

robinOlivier Robin, batteur et compositeur, vient de présenter en début d’été son nouveau cd Jungle Box. Toutes ses compositions sont ancrées dans le jazz solide du post be-bop. On sent son admiration pour Mingus et ce jazz pré-free des années 60, mais dans un contexte distancié. Il s’est entouré de musiciens et néanmoins amis de la même veine que lui. Le contrebassiste Damien Varaillon fait un travail formidable, inspiré, ouvrant les thèmes vers le jazz plus libre d’aujourd’hui. Le pianiste Vincent Bourgeyx n’est pas en reste, il retrouve toute la dextérité des grands des années soixante, un jeu très large et qui galope sur le clavier avec une efficacité réjouissante. Quant aux deux soufflants, David Prez au saxo ténor et Julien Alour à la trompette et au bugle, ils s’amusent autant dans les chorus énergiques que dans les solos très personnels. On a déjà dit ici tout le bien qu’on pensait de Julien Alour et de son cd en leader “Cosmic Dance” (“Dans les bacs” – avril 2016). Ces cinq musiciens s’accordent magnifiquement sur le son, sur l’inspiration, sur la culture, sur le plaisir de jouer. On sent qu’ils ont en commun la même recherche autour de cette musique solidement jazz, qui semble couler de source en cachant le gros travail nécessaire pour sortir aussi librement. BC (Freshsound Records - Socadisc)

Septembre 2016

ducretGuitariste autodidacte mais ayant très vite côtoyé les grands, Marc Ducret retrouve ses amis de Journal Intime, un trio de cuivres, pour un deuxième album. Sur les compositions de Marc, les quatre instrumentistes dialoguent avec une liberté que leur complicité leur permet. Sylvain Bardiau à la trompette, Matthias Mahler au trombone et Frédéric Gastard au saxo basse font plus qu’entrer dans la musique du leader. Ils la créent avec une dextérité exceptionnelle. Car la musique proposée est plutôt difficile. Recherches de sons, trame lâche sur laquelle se tisse un paysage abstrait plein d’éclats, de trous et de répétitions. Les quatre morceaux du cd, de 12 minutes chacun, ne reposent pas tous sur des thèmes exprimés. Les deux premiers sont manifestement à classer dans la musique contemporaine, de celle qu’on entendait il y a quelques années. Le troisième, Un vent violent, repose sur un rythme syncopé qui évoque une narration. Ces Paysages avec bruits demandent un effort pour les recevoir dignement, même si un son tout à fait original s’impose au fil de l’écoute. Le travail à la guitare de Marc n’y est pas pour rien. Mais les recherches de ces quatre musiciens, qui “poussent l’aventure plus loin et essayent de nouvelles formes”, sont suffisamment convaincantes pour aller écouter ce qui se trame de ce côté-là de la musique. BC (Abalone/L’Autre Distribution)

a-ferber
Pour Jazz Magazine (juillet 2016), Alan Ferber est une “Révélation”. Pas pour nous, qui le suivons depuis 2010 et son très élégant “Chamber Songs / Music for nonet and strings”, suivi en 2013 du non moins remarquable “March Sublime”, tous deux publiés chez Sunnyside, incontournable label indépendant new-yorkais fondé par un Français, François Zacalain. Mais le musicien avait déjà une longue carrière de tromboniste derrière lui, ainsi que de chef de ses propres formations, en nonet et en big-band, affichant six albums au compteur depuis 2004.
Avec Roots & Transitions, Alan Ferber Nonet nous offre une démonstration jamais démonstrative de ce qu’un authentique talent de compositeur, une solide culture jazzistique et la science des arrangements peuvent produire de meilleur : un vrai bonheur de jazz orchestral dont la facture plutôt “classique” et le caractère familier (un motif, quelques développements, une jolie place accordée aux solistes) ne doivent pas dissimuler la grande subtilité. Car cette musique, pas aussi simple qu’il n’y paraît, cache derrière le charme de ses ballades intimistes ou l’éclat de ses morceaux de bravoure, un immense travail fondé sur l’utilisation optimale des possibilités de ce nonet très cuivré. S’il en était besoin, cet album consacre la place d’Alan Ferber dans le peloton de tête des grands chefs et orchestrateurs américains du moment, de John Hollenbeck à Maria Schneider en passant par Vince Mendoza. Intelligente, généreuse et sensible, la musique qu’il nous offre en partage sonne juste de bout en bout ! JLD (Sunnyside Records)

chetChet Baker nous a emportés très loin autant avec sa trompette feulante qu’avec sa voix incroyablement fragile. Il a été une source d’inspiration pour un nombre incroyable de musiciens de jazz. Certains d’entre eux, sous la houlette de l’arrangeur Clément Ducol, se sont réunis pour un hommage très réussi. Des trompettistes et des chanteurs, en duo souvent. Avec des alliances incroyables, comme Benjamin Biolay à la trompette et les voix toujours reconnaissables d’Ibeyi qui module “Moon and Sand”, ou bien Rosemary Standley, la remarquable chanteuse de Moriarty, et Stéphane Belmondo qui nous emmènent dans un “Let’s get lost” envoûtant. Eric Truffaz est bien sûr très présent, lui qui doit tant au crooner disparu. Airelle Besson aussi, qui propose un magnifique “Grey december” chanté par Sandra Nkaké. Quant à Yael Naïm, elle se lance dans “My funny Valentine”, titre emblématique de Chet, avec une conviction et une précision remarquables. Et on ne les a pas tous cités, puisque le cd réunit une vingtaine de musiciens pour dix chansons. Alors bien sûr – et on ne peut pas éviter cette réflexion –, c’était sans doute mieux par Chet lui-même. Mais l’ensemble de cet Autour de Chet reste très agréable et intéressant, surtout par le rapprochement d’artistes qu’on ne soupçonnait pas possible… BC (Verve)

Août 2016

Près du lecteur de cd, une pile de disques au bord de s’effondrer nous regarde avec les yeux du reproche. On a laissé filer le temps, et le retard, son corollaire culpabilisant, s’est accumulé. Une fois n’est pas coutume, c’est une brassée de cd que nous chroniquons aujourd’hui pour cette (première) séance de rattrapage. JLD

gt
En commençant par Unexpected Things, tout récent album du Gauthier Toux Trio, cher à notre cœur, et pas seulement parce qu’il flatte notre chauvinisme régional. Nous l’avions fait découvrir aux Orléanais sur “Place au Jazz” en 2014, alors qu’il n’avait que 21 ans, puis à nouveau accueilli aux Samedis du Jazz en 2015. Après avoir brillamment remporté le tremplin “Jazz or jazz” au printemps 2016 au Théâtre d’Orléans, le jeune pianiste chartrain vient de propulser son trio à la première place du prestigieux Concours national de jazz de la Défense. Quelque part entre l’énergie du regretté trio E.S.T et l’assurance tranquille d’un Brad Meldhau, Gauthier Toux nous fait partager son appréhension de l’air du temps, dans une série de morceaux en clair-obscur, reflets d’un monde souvent tourmenté. Virtuose juste ce qu’il faut, quand il le faut, le pianiste, solidement accompagné par ses compères (Kenneth Dhal Knudsen, basse, et Maxence Sibille, batterie), fait preuve d’une remarquable maîtrise et d’une étonnante maturité. (No Mad Music)

chloe-deyme
Continuons avec un chanteuse qui nous avait séduits, elle-aussi, aux Samedis du Jazz et sur Place au Jazz au début des années 2010, avec un groupe orléanais aujurd’hui disparu, Caminho. On retrouve Chloé Deyme, quelques années plus tard, dans un album enregistré entre Paris et Rio et tout dédié à la musique brésilienne, sa passion. Nul besoin de s’interroger : avec Noturna, dont elle a composé huit des dix morceaux, la chanteuse, ancienne élève de Rolando Faria (des fameuses “Etoiles”), assume totalement sa filiation avec les grands noms du jazz brésilien. Mais elle va un peu plus loin que l’hommage, imposant sa patte et une voix “naturelle” (ce qui est souvent le fruit d’un travail intense !) affranchie de cet insupportable vibrato qui dissimule trop souvent l’absence d’empreinte vocale personnelle (comme diraient les jurés de The Voice…). C’est très plaisant à écouter, fort bien accompagné par une belle brochette de musiciens d’horizons mélangés. (Catavento / Inouïe Distribution)

bocle-b
Encore une belle surprise, avec les frères Boclé. On ne le dira jamais assez (parce qu’à la vérité on n’en a pas très souvent l’occasion), les instruments “ethniques“ se font trop rares dans les formations jazz…
Car on l’avoue : c’est évidemment son instrumentation qui fait la première originalité de Rock the Boat. Il n’est pas si courant de croiser une cornemuse – fût-elle irlandaise – dans un album de jazz. La référence assumée à la musique celtique constitue l’autre caractère d’un album qui n’en manque pas, tant est patente (et épatante) la conviction des frérots de la vague, Jean-Baptiste (à l’orgue Hammond et au vibraphone) et Gildas (contrebasse) dans ce qu’ils ont baptisé leur Keltic Project (euh, “Projet celtique” ne nous aurait pas outrageusement dérangé ; mais quand les musiciens de jazz vont-ils comprendre que recourir systématiquement à l’idiome anglo-saxon n’apporte aucune plus-value, voire peut susciter un certain agacement ?). Bon, le beau temps revenu nous incline au pardon (breton, bien sûr) devant ce bel objet musical et ses échos d’un folklore imaginaire assez envoûtant. (Socadisc / Absilone)

easy-l
Un petit dernier pour la route, Easy listening, de Ping Machine, qui sort en même temps que Ubik (de la même formation), mais de celui-là on ne parlera pas, pas convaincu.
Surtout, ne pas se laisser embobiner par le titre. Ces compositions ne doivent rien à l’infâme “easy listening” yankee, et c’est tant mieux ! Le big-band du guitariste Frédéric Maurin (quinze musiciens) nous offre ici, une fois encore, avec beaucoup de maîtrise, la musique pas si facile de son leader, riche de couleurs et d’ambiances contrastées, restituant parfaitement la finesse des arrangements et la complexité rythmique des compositions.
Ces quatre longs morceaux (dont un enregistré en public au Petit faucheux à Tours) sont comme quatre balades oniriques, dans une atmosphère parfois très “Maria Schneiderienne” (cf. le premier titre, Kodama), où les solistes et l’improvisation, comme chez l’Américaine, ont toute leur place sur une trame très écrite. Voilà un bien beau disque et qui nous transporte loin, émanant d’un big-band assez unique en son genre de ce côté-ci de l’Atlantique. (Neuklang Future / Harmonia Mundi)

Et puis il y a tous ceux de la pile dont ne parlera pas, parce qu’on a choisi de dire du bien plutôt que du mal. Avec l’âge, le sens des priorités s’affirme ! JLD

Juillet 2016

marcus
Marcus Miller a sorti il y a peu son onzième album, qui se veut un retour vers ses racines africaines. Depuis peu ambassadeur de l’Unesco, il a été à la rencontre de plein de musiciens dans de nombreux pays, ils ont enregistré dans des studios locaux et les onze morceaux obtenus sont rassemblés dans Afrodeezia. Mais le propos reste très cohérent, mené par les claquements de basse de Marcus. C’est vraiment dans cette urgence, dans cette violence qu’il est le meilleur. Certains morceaux, avec des chœurs d’Africaines et de grandes orchestrations, sont plus tournés vers Hollywood que vers l’Afrique, et frisent le sirupeux de Motown. Mais partout il y a des trouvailles, et Marcus arrive toujours à retomber sur son énergie première. Les Gnawas du Maroc, avec leurs castagnettes en métal, ou des instruments comme le gimbri sur “B’s River”, sorte de basse de brousse, donnent évidemment un cachet particulier. Un cd attachant d’un militant qui connaît la musique et son histoire, celle surtout des musiciens, ses ancêtres. BC (Pork Pie/Blue Note)

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Les Snarky Puppy ont remis ça. Quelques mois après “Family Dinner”, voici un nouvel album enregistré en studio par le band de base, Culcha Vulcha. Sans invités, celui-là. Musique insouciante, musique pour le fun, musique pour que ça marche. Les mélodies sont simples, un peu répétitives, mais c’est si bien fait. Il y a toutes les ficelles des tubes de radio, des rythmes amples et poussés à bout, des sons graves venant du disco, une percussion du sud et des phrases à l’orgue électrique, un joyeux mélange d’origines diverses et de musiques variées. Toujours ces riffs de cuivres qui montent pour éclater dans un réjouissant bazar, repris par l’ensemble, puis détaillés par les claviers. Ce band créé il y a une dizaine d’années au Texas par le bassiste et compositeur Michael League a le mérite de rassembler une douzaine de musiciens hors pair. Et le principe de base, la volonté de respecter la personnalité de chaque musicien dans la musique du groupe, est suffisamment intéressant pour qu’on les suive. Et si cette musique est populaire, elle n’en est pas moins riche et demande aussi de l’attention. BC (Universal /Decca Records France)

Juin 2016

shai-maestro-trio-couvAprès le superbe concert qu’il nous a offert a l’Evéché vendredi dernier, il faut se ruer sur le dernier cd de Shai Maestro Trio, “Untold stories”. Le pianiste israélien et ses deux acolytes, le contrebassiste péruvien Jorge Roeder et le batteur israélien Ziv Ravitz, nous en ont joué quelques plages. Ca commence souvent doucement, quelques notes presqu’enfantines sur le piano, un jeu qui installe la mélodie avec brio, et puis la batterie et la basse entrent en jeu, ça enfle, une musique très mélodique et en même temps rythmée comme les orientaux savent le faire. Ca grossit toujours pour se retrouver en plein dans un jazz endiablé, avec une chaleur communicative, un tonus absolument séduisant, allant jusqu’au bout du jeu, très adulte celui-là, de l’échange avec les partenaires. Une grande écoute de l’autre, une alliance de simplicité (main gauche) et de phrasé plus sophistiqué (main droite) au piano, une précision du batteur, une présence presqu’orchestrale de la contrebasse. C’est subtil, créatif et généreux. On l’écouterait sans fin, cette musique pêchue faisant une grande synthèse des divers courants du jazz actuel. Mais rassurez-vous, ils sortent d’un enregistrement pour lequel le trio a invité des musiciens surprises. De quoi se réjouir à l’avance. BC (Idol / Sound Surveyor)

equal-crossingOn a vu Régis Huby dans le quatuor IXI, cet hiver à la Scène Nationale d’Orléans. On l’a entendu aussi dans le grand projet d’Yves Rousseau “Wanderer Septet”, entre autre. Il sort aujourd’hui un cd en leader, d’un quartet où il a réuni de vieux amis comme Marc Ducret aux guitares, Bruno Angelini aux claviers et Michele Rabbia aux percus. Equal Crossing, trois mouvements de plusieurs parties chacun, sorte de musique de chambre très écrite mais aussi improvisée, en tous cas très construite. Installation d’ambiances, d’images qui se succèdent ; chacun construira le déroulé, mais l’atmosphère est donnée par le quartet : on navigue du rock genre Pink Floyd à la musique contemporaine. La guitare de Marc Ducret y est bien sûr pour quelque chose côté rock, avec ses riffs éclatants ou ses accords répétitifs, mais le violon traditionnel ou électrique renforce ces directions, ces clins d’yeux à des références. Ils ont tout écouté, et ils jouent tous les genres qui leur conviennent, ces musiciens riches des musiques récentes mais en même temps totalement originaux. Phrases obsédantes, ambiances cohérentes, Régis s’amuse à rendre la pesanteur légère et créative. Il nous raconte sa musique avec une passion intelligente et implacable. Lorsqu’on a pénétré sa narration, on ne veut plus de fin. Travail de maître que cet envoûtant “Equal Crossing”… BC (Abalone / L’Autre Distribution)

bojan-lourau
Pour ceux qui n’iront pas à Maison-Laffitte les écouter, le saxophoniste Julien Lourau et le pianiste Bojan Zulfikarpasic, dit Z, ont sorti il y a quelque temps un magnifique cd, tout bêtement appelé Duo. Leur musique, loin d’être bête, est un vrai plaisir de dialogue de deux jazzeux maintenant devenus des vieux routiers. Sur des thèmes majoritairement amenés par Bojan, ils se renvoient la balle dès le premier morceau, “Relaxin@”, où l’on a parfois du mal à démêler le piano électrique et les sons du saxo. Sur de nombreuses pièces qui suivent, Julien entre totalement dans cette ambiance d’Europe de l’Est, aux accents klezmer des souffleurs de Belgrade. Il faut dire qu’ils jouent ensemble depuis presque vingt-cinq ans. Ils peuvent donc nous entraîner sur des chemins “Roumgrois”. Les saxos, le soprane au son proche de la clarinette comme le ténor, très précis dans le jeu, portent toutes les arabesques de la nostalgie mais aussi la vigueur et l’esprit de fête des Balkans. Mais ce ne sont que deux ou trois moments. Pour le reste, le mélange de piano et de Fender et le savoir faire du saxo construisent un jazz très réussi, intelligent, original et varié, allant même se balader du côté du ragtime. Mais c’est surtout leur dialogue et leur écoute l’un de l’autre qui émeuvent. Un très beau cd. BC (2birds1stone Productions – L’Autre Distribution)

serendipLa sérendipité, c’est cette faculté de découvrir par hasard des choses que l’on ne cherchait pas.
Josef Bileck aurait-il ainsi découvert, par hasard, les potentialités du jazz alors qu’il s’adonnait à l’électro ? A moins que ce ne soit l’inverse ? Toujours est-il qu’il signe, avec Serendip, une de ces improbables “fusions” qui produisent parfois, comme ici, un résultat passionnant. Mélange et juxtaposition de styles (jazz, hip-hop, électro, rap…), de genres (instrumental, chanté), de langues (français, anglais), son album devrait nous énerver. Il nous réjouit ! On a rarement constaté une telle justesse de ton, une si belle cohérence dans des expériences analogues, sinon chez Trombone Shorty ou Robert Glasper, et c’est placer la barre très haut !
Josef Bilek, qui signe les compositions, les parties de guitare, de claviers et les samples, s’est entouré d’une belle brochette – plus d’une douzaine - de musiciens (et chanteur-chanteuse) qui tiennent magnifiquement leur partie, avec une instrumentation qui, là encore, joue des mélanges avec bonheur, intégrant aux traditionnels sax, guitare, trompette (Eric Truffaz), basse, batterie… oud, bandonéon, vibraphone et machines.
Beaux thèmes, groove entêtant, paroles intelligentes et qui sonnent… c’est réjouissant de bout en bout. Josef Bilek raconte qu’il a mis dix ans avant de finaliser ce “Serendip”. Il a eu bien raison de se donner du temps, le résultat est à la hauteur ! JLD (Z Production / InOuïe Distribution)

bpi
Le contrebassiste Diego Imbert et son ami le guitariste Michel Perez sont de vieux complices en musique. L’an dernier, ils ont invité le saxophoniste Sylvain Beuf à former un trio de jazz inhabituel. Sur des compositions des deux joueurs de cordes, cette Triple entente sort aujourd’hui un cd étonnant et très réussi. Comme au temps du bebop, où les musiciens s’emparaient des grilles harmoniques et de la structure de standards pour composer de nouvelles mélodies (ce qu’ils appelaient une “démarcation”»), ils mettent leurs notes dans le moule d’un style ancien. Et le résultat fonctionne merveilleusement. On retrouve le mood de Charlie Mingus dans plusieurs morceaux, le travail de Diego sur sa contrebasse n’y étant pas pour rien. Mais Sylvain a aussi su retrouver les accents de ces années-là au saxo. Ils n’imitent pas, bien sûr. Ce post bebop n’est qu’une source d’inspiration, un moteur pour faire tourner leur propre musique. Rythmes implacables, mélodies chantantes de la guitare ou du sax. La qualité et la précision de ce jazz sans batterie est réjouissante et va droit au cœur. Magnifique entente où le plaisir de jouer ensemble est tellement manifeste qu’il englobe l’auditeur. BC (Trebim Music – L’autre distribution)

cbonacina
Et dire qu’on a failli passer à côté de ce magnifique album sorti en mars ! Mais les dieux du jazz et du saxophone veillaient, qui nous permettent aujourd’hui de nous rattraper et d’évoquer Crystal rain, un petit bijou signé Céline Bonacina.
Il paraît que le saxophone est, avec la guitare, le premier instrument joué par les jazzmen français (où les mâles occupent 80 % des places !). Mais ce doit être aussi vrai chez les filles, si l’on pense à Géraldine Laurent, Sophie Alour, Lisa Cat Berro et… Céline Bonacina, justement.
Aux deux extrémités du sax, naviguant entre baryton et soprane, la musicienne est aujourd’hui en pleine possession de ses moyens. Et quels moyens ! A la différence de certaine de ses consœurs (pourtant plus cotée) nulle tentation ni besoin chez elle “d’en mettre partout !” Retenue et subtilité traversent de bout en bout les thèmes et les développements sobrement virtuoses de cet album en dix plages. Au jeu des références, on serait tenté d’évoquer le Kenny Garrett des années 90 (les meilleures ?!), mais par-delà les associations d’idées et les réminiscences, la lumineuse beauté de cette musique d’évidence – qui sait faire oublier toute sa complexité –, nous séduit immédiatement.
Avec ce troisième album, accompagnée par un quartet en osmose (le Crystal quartet, où brille notamment l’Anglais Gwilym Simcock au piano, dont la carrière internationale est en train de décoller), Céline Bonacina signe une parfaite réussite. JLD (Cristal Records / Harmonia Mundi)

Mai 2016

dehorsLaurent Dehors, poly-instrumentiste mais attaché au souffle, aime les grands groupes et réalise avec brio de grands projets, notamment dans la région de Rouen. Il vient de sortir avec son big band Tous Dehors un étonnant cd, Les sons de la vie. Ils sont huit et ils jouent tous de plusieurs instruments, si bien qu’on a au total une sorte d’énorme fanfare qui s’amuse à évoquer des sons rencontrés dans les étapes majeures de la vie, depuis “La course des spermatozoïdes” jusqu’à la mort repoussée “Encore un peu” ; en passant par l’enfance, l’amour, les béquilles et la tristesse. “Avant la musique, il y a les sons. La musique est l’art de combiner les sons entre eux”, nous dit Laurent, attaché aux timbres lorsqu’il compose. On navigue donc dans une musique ronde ou hachée, pleine de petits sons perturbateurs du flux ou dans un continuum lisse et mélodieux, des glissando ou des descentes de gammes. Souffles et percus arrivent à créer des ambiances très prenantes. Ce n’est pas de la musique bruitiste, qui se contenterait d’imiter un son de la réalité. On est vraiment dans des compositions attachantes qui se développent et s’enchaînent, l’ensemble créant un climat de recherche, certes, mais avec un souci d’expression très fort et un sens évident de l’humour. Un ovni musical intéressant de musiciens super précis dans leur jeu, donc dans une qualité impressionnante. BC (Abalone / L’autre distribution)

Avril 2016

choletOn connaît bien, par ici, le pianiste Jean-Christophe Cholet. Habitant Montargis et familier des scènes régionales, on l’a reçu notamment par deux fois dans le cadre des “Samedis du Jazz”, au Théâtre d’Orléans.
Depuis plusieurs décennies, sans tapage, il multiplie les projets en petites et grandes (et parfois très grandes) formations, alignant pas moins d’une quinzaine d’albums en leader, dont plusieurs avec son trio fétiche, le Cholet-Känzig-Papaux, “CKP” pour les intimes.
Sous le label des fameux studios La Buissonne, il nous revient aujourd’hui avec Whispers, un album en duo, renforcé sur quelques plages par Didier Ithursarry (accordéon) et Ramon Lopez (batterie).
Disons le d’entrée : quoiqu’assez différent des dernières productions du pianiste, cet album est une pleine réussite. Sous la forme d’un dialogue musical, sorte de longue conversation entre deux amis qui se connaissent bien et n’ont plus rien à se prouver l’un à l’autre, les dix compositions frappent par leur extrême sobriété. Un dépouillement formel jamais austère qui permet d’aller à l’essentiel d’une musique qui s’affirme riche et pleine. On se prend à écouter cet album presque religieusement, note à note, en se laissant pénétrer par ce jazz qui n’est pas sans rappeler celui d’un “mystique” de la musique, lui aussi pianiste et originaire de nos contrées loirétaines, l’Orléanais François Couturier.
Un album intense, profond, naviguant entre drame et lumière… Après que la platine s’est arrêtée, nos oreilles, résonnent encore longtemps de ces “Murmures” (Whispers) envoûtants. JLD (La Buissonne / Harmonia Mundi).

renaudin
Bertrand Renaudin, batteur bien connu des “Samedis du jazz” (on l’y a entendu et on va le revoir bientôt !), sort un très bel enregistrement au nom à la fois pragmatique et poétique, Tu as la montre, nous avons le temps ; un trio, avec Hugues Roussé au saxo alto et Sébastien Dochy à la contrebasse. Des compositions de Bertrand bien charpentées pour nous offrir un jazz vif qui se glisse incognito dans des pas déjà connus mais tellement agréables. Surtout lorsque la qualité est aussi flagrante. Le saxo a un son riche en évocation et plein d’émotions (“La maison de mon père”). La basse fait un travail important sans concurrencer la batterie (“Elegance of the wind”) et Bertrand sait être à la fois discret et efficace, ou prendre la main pour un échauffement à la virtuosité toujours contrôlée. Des plages entraînantes, aux thèmes mélodieux que le saxo ornemente sur des ruptures de rythmes de la basse (“Là-bas”), une mélopée plus voilée avec des phrases placées impeccablement, une ballade langoureuse qui évoque des ambiances nostalgiques, et même un blues. Le cd en entier, très bien construit, alterne le joyeux et le plus réflexif, ce qui relance constamment l’intérêt. Une très belle réussite de trois horlogers qui savent de quoi le jazz qu’ils ont envie de jouer est fait : ils ont le tempo. BC (OP Music)

ozoneChristophe Monniot et Emil Spányi, claviériste d’origine bulgare, se sont rencontrés sur les bancs de conservatoire et ont créé Ozone en 2006. Joe Quitzke, batteur, les a rejoints pour monter un trio de base, souvent augmenté d’invités. Pour leur troisième cd, Organic food, le trio Ozone a demandé au bassiste Mátyás Szandai de les accompagner. Sept compos de Christophe, une de Emil Spányi et une reprise, toutes enregistrées dans un club de Budapest. Une musique très construite, des plages de piano ensoleillées et attirantes, du saxo mélodieux, agile comme un singe et engageant. De la “Grâce”, en somme, titre du premier morceau. Les quatre parties de “Du vent dans les voiles”, plus solennelles, forment une pièce de plus d’un quart d’heure ou piano et saxo s’enchaînent, se cherchent et parfois se déchaînent. Avec aussi un gros travail à la contrebasse, un solo remarquable de Mátyás. Christophe a un son, un souffle, et aime jouer. Avec les notes, avec l’esprit, avec ses amis. Tous quatre sur la même longueur d’onde, ils ont assimilé le bop comme le free pour continuer le chemin. Inventifs, ils créent un jazz vif et enlevé, joyeux même s’il reste très construit. Quant à la reprise de “Grennsleeves” qui termine ce cd, quelle bonne idée ! Le saxo fait sautiller le thème chargé d’enfance, pour le développer de manière plus adulte, mais en gardant l’énergie innocente. Charmeur, charmant, royal ! BC (Budapest Music Center Records)

tchamitchianClaude Tchamitchian navigue dans le jazz depuis plusieurs décennies maintenant. En dehors de la très grande qualité de sa musique, tout le monde entendait les consonances de son nom. Et paradoxalement, Claude a mis longtemps a faire le lien avec ses origines arméniennes. C’est monté petit à petit dans sa vie, et voilà que pour célébrer le centenaire du génocide de ses aïeuls, il sort un cd totalement militant, et totalement jazz aussi. Pour exprimer la puissance des textes de Krikor Beledian qu’il a intégrés à sa musique, il a demandé à Géraldine Keller de joindre sa voix aux instruments de ses amis, les deux saxos Daniel Erdman et bien sûr le vieux complice François Corneloup, à la guitare de Philippe Deschepper et à la batterie de Christophe Marguet. Et ces “Poussières d’Anatolie” ou “Lumières d’Euphrate” prennent une dimension de tragédie antique. On reçoit vraiment la vision de ces terribles événements par cette reconstitution sonore de l’histoire, évocations prenantes de la douleur d’un peuple qui évitent tout nationalisme, sinon celui du pays musique. Car ce sont aussi de magnifiques pièces de jazz totalement inspiré. Très grande réussite de ce sextet pour laisser ces puissantes Traces dans l’histoire. BC (Emouvance/Absilone)

allourLe jeune trompettiste Julien Alour sort son deuxième cd en quintet, Cosmic Dance. Il reste dans une veine très inspirée de la famille Miles Davis, qui passe aussi par les Belmondo, qui furent ses professeurs. Avec des références comme Yusef Lateef ou Thelonious Monk, il a des biscuits pour proposer une musique très structurée, pleine de swing et de mélodies développées avec brio. Ses coéquipiers font un remarquable travail, François Théberge au saxo, Adrien Chicot au piano, Sylvain Romano qui impose une présence remarquable à la contrebasse et Jean-Pierre Arnaud à la batterie. Julien passe de la nervosité de la trompette au son plus feutré du bugle, mais sait avec l’un comme l’autre trouver des accents extrêmement touchants. On est loin des éclats de folie de son collègue Collignon, mais Julien Alour et son quintet proposent avec talent un jazz plus classique, plus connu mais combien agréable, plein d’ambiances et d’évocations qui font du bien à l’âme. BC (Gaya Music / Socadisc)

omerIls ont enflammé l’espace Madeleine-Sologne samedi 2 avril, dans le cadre du festival “Jours de jazz”. Le quintet d’Omer Avital faisait en effet une escale à La Ferté-Saint-Aubin lors de la tournée de promotion de son cd nouvellement sorti, Abutbul Music. Un concert d’une rare intensité. Il faut dire que la musique d’Omer Avital ne peut pas laisser indifférent. Sur des rythmes orientaux très enlevés qui poussent à se trémousser, ils ont déroulé les morceaux avec un entrain communicatif. Le pianiste Yonathan Avishai, souvent plus du côté de la rythmique que de la mélodie, nous a cependant entraînés dans un long morceau solo magnifique. Les deux excellents saxos, Asaf Yuria au soprane et au ténor et Alexander Levin au deuxème ténor, se remplacent, se répondent, s’allient pour une puissance de feu impressionnante. Le batteur Ofri Nehemya ne perd pas de temps. On se promène dans les ruelles proches du “Marché Mohammad”, on navigue dans la musique andalouse revue et corrigée, on est parfois du côté plus jazz de la panthère rose ; ou dans des balades profondément nostalgiques comme la “New Yemenite Song”, du côté de la mère d’Avital. Qui retrouve des accents purement jazz de son grand inspirateur Mingus dans un solo impeccablement construit.
Ce quintet fonctionne à merveille. Ils savent s’égarer avec beaucoup de puissance d’expression dans les méandres des medinas méditerranéennes, mais en même temps chaque note, chaque reprise de thème est parfaitement en place. Dans ce bazar oriental, rien ne déraille. Puissant et joyeux ; on en redemande… BC (Jazz Village / Harmonia Mundi)

Mars 2016

dreamers
Dans la famille Texier, je demande… le fils ! Souvent entendu aux côtés de son père, le contrebassiste Henri Texier, notamment dans le dernier album de celui-ci, “Sky dancers” (voir chronique récente), Sébastien Texier est définitivement en train de se faire un prénom. Et même s’il n’est pas totalement dégagé de l’ombre tutélaire du géniteur – avec lequel, et c’est tant mieux, il partage un même sens de la mélodie, de l’harmonie et du placement des instruments – son langage singulier creuse un peu plus le sillon d’un certain “jazz mélodique français”, complémentaire des expérimentations revendiquées par une autre frange de cette – encore – jeune génération de musiciens à laquelle il appartient.
Avec Dreamers, son quatrième album, le clarinettiste et saxophoniste nous propose huit atmosphères oniriques, huit évocations nous promenant des marais de la Nouvelle Orléans à ceux de Cape Cod, ou nous invitant à des voyages intérieurs vers les rives de l’amitié, de la solidarité, de la douceur…
Fort d’un quartet très complice, où chaque instrument occupe sa juste place, en solo ou au service de l’ensemble (Olivier Caudron à l’orgue Hammond, Pierre Durand à la guitare et Guillaume Daummartin à la batterie), Sébastien Texier a réussi le pari d’un album sensible et élégant, et dont l’écoute fait du bien, tout simplement.
Comme nous y invite si justement le dossier de presse : “Let’s dream !” JLD (Cristal Records / Harmonia Mundi)

tsapisN’était son nom, qui nous ramène immédiatement aux rives de la mer Egée, on pourrait, à la seule écoute de Border Lines, se croire en présence d’un nouvel album de la si prolifique école israélo-new-yorkaise du jazz, avec ses Avishai Cohen (le contrebassiste et le trompettiste), Omer Avital et autres Shaï Maestro.
Mais le pianiste Stéphane Tsapis est bel est bien d’origine grecque, et son inspiration très “moyen-orientale” nous rappelle simplement, s’il en était besoin, que les musiques méditerranéennes sont nées du même creuset, fruit d’une histoire où les civilisations et les peuples, en ne cessant au fil des millénaires de commercer, d’échanger et de se coloniser tour à tour, ont crée une vaste culture commune qui fait fi des frontières, physiques ou mentales… des “border lines”, justement !
Soucieux de présenter, selon ses termes, un “panorama musical de la Grèce d’hier et d’aujourd’hui, évocateur de différentes régions, de différentes époques”, S. Tsapis va en fait bien au-delà. Loin d’un exercice nostalgique, passéiste ou “ethnique”, cet album de jazz (c’en est !), en trio avec Marc Buronfosse à la contrebasse et Arnaud Biscay à la batterie, est une invitation au voyage. Un voyage en liberté, affranchi des frontières des genres, et qui tire le meilleur parti de la double culture gréco-française de son leader, en un grand écart assumé et réussi entre évocation poétique – et acoustique – d’atmosphères musicales du passé et climats contemporains plus “rock” (et électrifiés !). Un album sensible, attachant, souvent émouvant, qu’on ne se lasse pas de réécouter. JLD (Cristal Records / Harmonia Mundi)

coronadoCa commence par des rythmes morcelés entre les instruments et pourtant tout à fait coulants, et puis ils deviennent quasi mélodie, surtout par le travail du saxo, et pourtant aucun “thème” ne s’impose. La traque, premier morceau du cd Au pire un bien reflète tout le projet. Le guitariste Gilles Coronado a rassemblé son ancien quartet qui fonctionne plus sur une fusion que sur un rapprochement. “Développer des formes multiples, singulières, des trames tissées ensemble, un état sonore collectif engendré par l’absence de soliste spécifique” dit-il. Ce quartet trouve son énergie dans des inventions amusantes (les couinements de La fin justifie le début, par exemple) mais surtout dans un travail sur les rythmes. Le batteur Franck Vaillant y prend toute son importance, mais pas seulement. Le saxo de Matthieu Metzger devient souvent rythmique et les claviers d’Antonin Rayon, proches de sons électroniques, s’accordent avec la guitare pour créer cette musique originale, qui coule à divers débits. C’est entraînant, original, élégant et brillant. Et quand Philippe Katerine vient chanter sur la chanson éponyme du cd, on se dit qu’il y a une cohérence inventive assez réjouissante. BC (La Buissonne – Harmonia Mundi)

imbertLe saxophoniste Raphaël Imbert a sillonné le “Deep South” des Etats-Unis de 2011 à 2013, dans le cadre d’une mission confiée par le Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture (affilié au CNRS). Objectif : étudier l’improvisation dans les musiques populaires et traditionnelles de ce territoire dans le cadre d’un projet intitulé “Improtech”.
Durant ses trois années de voyages d’études, de la Nouvelle-Orléans aux montagnes des Appalaches, il a rencontré de nombreux musiciens, “partout invité, accueilli, intégré pour jouer une musique qui n’oublie pas sa mémoire mais s’affranchit des frontières”. C’est ainsi qu’il a joué avec des musiciens détenteurs de cette musique populaire, véritable patrimoine local.
Music is my home est le fruit de ces rencontres, réunissant pour l’occasion Big Ron Hunter et Alabama Slim, deux vétérans du blues, Leyla Mc Calla, jeune chanteuse de la Nouvelle Orléans ou encore la batteuse Anne Paceo, Victoire du Jazz en 2011. Constitué d’un tiers de répertoire traditionnel, d’un tiers d’œuvres des musiciens invités et d’un tiers de compositions de R. Imbert, cet album est un voyage initiatique dans la musique noire américaine, d’où émerge “La coulée Rodai”, une petite perle créole.
Accablé de louanges par une presse unanime, ce disque nous laisse pourtant sur notre faim. Si la recherche ethno-musicale est intéressante, un peu de rusticité (d’authenticité ?) et d’émotion auraient donné une autre dimension à cet album très sage, lui conférant une âme. DD (Jazz Village / Harmonia Mundi)

snarkyGroupe d’une quarantaine de musiciens rassemblés il y a douze ans par le bassiste Michael League, basé à Brooklyn, les Snarky Puppy ont remis le couvert pour un nouveau dîner en famille, le Family Dinner n°2. Le principe est plutôt sympa : des membres du groupe invitent un certain nombre d’autres musiciens, instrumentistes, chanteurs/euses pour un concert-enregistrement. Les compos sont des invités, ou du groupe ; et ils ont de quoi lancer la machine. Redoutablement efficace. Plein de cuivres, une rythmique à faire danser un cul de jatte, des claviers très jazz et surtout un enthousiasme sans faille. Selif Keïta et ses chanteuses nous emmènent au bord du Sénégal (Soro), Susana Baca nous parle du Pérou, David Crosby nous berce de sa voix un peu blanche comme ses cheveux (Somebody Home). Ils n’appartiennent pas au monde du jazz, mais les Snarky font vraiment la fusion. Par l’énergie, par la puissance de feu des cuivres et de la rythmique, par des soli de sax époustouflants (I remember), on se retrouve en plein dans le jazz, ses origines, ses dérives, ses annexes mais surtout son plaisir : jouer ensemble, mettre une sacrée énergie dans une musique qui appartient à tout le monde. Des jeunes, des vieux, des noirs, des blancs et des marrons se mélangent pour donner une heure de musique, de plus filmée et proposée en dvd dans l’édition “de luxe”. Cd forcément décousu, mais la gaîté de l’entreprise l’emporte. Et en visionnant le dvd, on se croirait au concert… BC (Universal – Decca France)

Février 2016

bh1Le second album de Baptiste Herbin, sorti en janvier, bénéficie de critiques élogieuses de toute la presse Jazz et c’est très bien ! Alors quoi dire de plus ? Déjà corriger les omissions injustes et ajouter notre propre poésie…
D’abord, l’histoire commence au conservatoire de Chartres car c’est bel et bien la double influence d’Erwan Fagant (classique) et de Jean-Jacques Ruhlmann (jazz) qui permet au jeune Baptiste d’acquérir la technique et l’ouverture musicale qu’il développera ensuite avec Jean-Charles Richard, Julien Lourau et bien d’autres. De là naîtra une relation fusionnelle avec ses saxophones qu’il étreint fougueusement jusqu’au bout de la nuit, tous les jours.
Interférences fait du bien au jazz car il en perpétue magistralement les codes fondateurs, la mélodie, le swing et l’improvisation. Si Baptiste Herbin assure la composition de onze morceaux sur quatorze, il assure les arrangements, ciselés avec précision, où chaque musicien (et les invités prestigieux) s’exprime en parfaite harmonie avec le chef. Renaud Gensane (trompette et bugle) et Maxime Fougères (guitare) se révèlent des compagnons de haut vol, tels un Nat Adderley et un Kenny Burrell dans les grandes heures du be-bop. Très influencé par Cannonball Adderley et Stephano di Battista, Herbin puise indiscutablement son inspiration et son énergie dans la musique de Charlie Parker et il a aussi parfaitement assimilé tous les grands successeurs du Bird..
Lui-même est devenu un “oiseau” qui plane voluptueusement sur nos âmes attentives ; la meilleure preuve fut son concert aux “Samedis du Jazz” du 9 janvier dernier, où, accompagné du trio du pianiste Frédéric Perreard, il a invité un public impressionné dans un voyage cosmique.
Pour accéder à cette plénitude rare, il faut acquérir ce superbe album (69 minutes de jazz pur) qui figurera sans aucun doute parmi les meilleurs de 2016 et dans lequel la dédicace d’Aldo Romano s’affirme comme la meilleure critique. Interférences, transforme le rêve de Baptiste Herbin en une réalité qui fera de lui, espérons-le, l’un des plus grands ambassadeurs du jazz français CE (Just Looking/Harmonia Mundi)

brazierChristian Brazier, contrebassiste de la région de Marseille, nous propose son septième enregistrement. Puisqu’il aime les gens et les histoires de mer, il l’a appelé Septième vague, la plus intense pour les surfeurs. Et le quartet que le leader et compositeur a rassemblé autour de lui surfe sur un jazz acoustique délié, glissant avec une aisance entraînante. Des partenaires de taille. La somptueuse intro “D’août”, par exemple, le morceau qui ouvre le cd, classe tout de suite Perrine Mansuy dans les pianistes qui comptent aujourd’hui. Elle sort d’ailleurs ces jours-ci un cd en leader, “Rainbow Shell”, dont nous reparlerons. Christian et elle sont dans la même veine de jazz, se retrouvent dans une musique légère qui cherche avant tout l’émotion discrète, les arabesques au coeur des mélodies, supports d’un jeu subtil et tonique. Les éclats de trompette de Christophe Leloil s’intègrent parfaitement dans cette trame, sonnant avec vigueur l’énergie des morceaux. Parfois son bugle pose un voile teinté de mélancolie sur les phrases du thème. Les dialogues entre partenaires sont libres, constants et justes. Dylan Kent aux baguettes soutient ce quartet et permet au contrebassiste des soli profonds et émouvants. Il y a un immense plaisir à glisser avec ce quartet sur un jazz sans prise de tête, sinon celle de la qualité. Dix plages pour se laisser bercer par la force des vagues. BC (ACM - Socadisc)

texierC’est toujours un bonheur d’entendre Henri Texier, pilier historique de la scène jazz française. Et la perspective de le retrouver en avril, lors de “Jazz or Jazz” au Théâtre d’Orléans, ajoute encore au plaisir durable que nous procure son nouvel album, Sky dancers.
On savait le contrebassiste, depuis le formidable “An Indian’s week” (1993 – Label Bleu), fasciné par les Indiens d’Amérique – leur culture, leur univers mental – et révolté par le sort que l’envahisseur blanc leur a réservé.
Cet album est un nouvel hommage aux Amérindiens, dont le titre renvoie à ces “danseurs du ciel”, ainsi que se qualifient eux-mêmes les ouvriers indiens bâtisseurs de gratte-ciel, supposés ignorer le vertige. Neuf morceaux pour lesquels H. Texier a réuni quelques complices de ses aventures dicographiques antérieures (Sébastien Texier, sax alto et clarinettes ; François Corneloup, sax baryton ; Louis Moutin, batterie), et deux petits nouveaux, Armel Dupas (piano et claviers) et l’inimitable N’guyên Lê, guitariste dont le “sound” (comme disait Miles Davis) est parfaitement unique.
Album élégant et inspiré, sur lequel souffle l’esprit – le Grand Esprit ! – “Sky dancers” tranche sur une certaine production discographique par son absolu refus de l’esbroufe, sa cohérence, sa profondeur, et la poésie qui nimbe l’ensemble des compositions. Henri Texier, servi par des interprètes au diapason, nous propose un nouveau voyage chez nos cousins tant maltraités d’Outre-Atlantique, avec cette “bande son” imaginaire, invitation à lire – ou à relire –, si l’on s’intéresse au sujet, les “Mémoires de Géronimo” (La Découverte-Poche – 2001) ou les “Souvenirs d’un chef Sioux” (Ours Debout, Payot-Rivages – 2004), ouvrages passionnants, parfois déchirants et tellement éclairants. JLD (Label Bleu – L’autre distribution)

babiesS’ils ont le vent en poupe, comme nous l’indiquons ci-contre, c’est peut être parce qu’ils travaillent comme des Titans. Tout en s’amusant comme des bébés. Des Babies, plutôt, le nom de leur duo musical. Théo Ceccaldi et Roberto Negro viennent de publier le premier cd de ce duo, un enregistrement de concert au Triton, la “scène des musiques présentes” des Lilas. C’était début juillet dernier. Il y a du Stravinski dans le Hochet, le Biberon leur provoque des élans romantiques violents et des douceurs câlines, le Bavoir fait sonner les cordes (piano, violon ?) et trouve des sons orientaux étranges et envoûtants. Mais ce sont peut-être des références d’auditeur qui, par réflexe, raccroche ces sons à du connu, du répertorié.
Or leur musique est bien à eux. De plus en plus aboutie, séduisante à tous les coins de phrases, riche de sons et pleine de vie, avec une énergie que seule la fréquentation du jazz peut instaurer. La danse autour du Couffin, magique et un peu sorcier, que l’excitation fait monter et que la répétition de quelques notes très simples apaise. Quelle que soit la manière, ils nous parlent de leur Ninin avec un style formidablement inventif, prenant et juste, balade dans la musique du XXe siècle qui les conduit à leur propre style. Le ninin n’est-il pas le lieu de toutes les intimités ? Avec la Tétine aussi, où frotter les cordes du piano et frapper celles du violon n’est bien sûr pas interdit. Deux Babies à forte personnalité qui certainement deviendront des grands. BC. (Tricollection/le Triton – L’autre Distribution)

mottaPour son nouvel album, Ed Motta nous donne rendez-vous avec l’excellence ! Injustement méconnu, il est pourtant une des plus belles voix de la scène internationale et son jeu de clavier et ses compositions tout en subtilité en font un artiste majeur.
Deux parties, deux styles, composent Perpetual Gateways dans lequel le colosse brésilien déroule une musique généreuse et jouissive : cinq morceaux soul-funky, là où on le connaît et où il nous enjoue, et cinq morceaux jazz, là où il nous régale et nous surprend.
Côté soul, il s’inspire des maîtres, de Stevie Wonder surtout mais aussi de Mario Biondi ; c’est délicieusement agréable, un groove soft à l’unisson de ses précédentes productions, comme ce Hypochondriac’s Fun, délicatement funky.
Côté jazz, il met sa voix grave et chaude, tel un Gregory Porter, au service d’une musique qu’il maîtrise parfaitement. Et le passage de la Soul Gate à la Jazz Gate s’effectue par Forgotten Nickname, une mélodie douce et inspirée où il est accompagné par le grand flutiste Hubert Laws.
I remember Julie – non sans rappeler I remember Clifford de Benny Golson tant la trompette de Curtis Taylor est présente – est un bel hommage à ce jazz des années 60 avec les “Jazz Messengers” de Art Blakey.
Le titre phare Overblown Overweight est proprement envoûtant, la voix devient veloutée et s’entremêle avec saveur aux chœurs et au saxophone de Rickey Woodard (à déguster ici).
Ed Motta est un artiste complet et boulimique ; grand épicurien, c’est un amoureux de la gastronomie et de l’œnologie, n’hésitant pas à choisir les villes de ses tournées françaises en fonction des spécialités locales ! Il nous offre ici un album 3 étoiles, enregistré avec des musiciens de grand talent de la scène jazz américaine dont le claviériste Greg Phillinganes et la chanteuse Patrice Rushen. CE. (MustHaveJazz - Membran)

Janvier 2016

Layout 1Après avoir beaucoup tourné dans le milieu musical de l’est de la France et à Paris, et suivi les filières musicales officielles complétées par des groupes de rock, Jérémy Lirola commence à jouer avec des jazzmen reconnus. Admirateur sans borne de Jean-François Jenny-Clark, ce jeune contrebassiste va jusqu’à New York ou il joue beaucoup dans les clubs. A l’occasion d’une carte blanche au Théâtre des Taps de Strasbourg en 2012, Jérémy réunit autour de lui Denis Guivarc’h au saxo alto, l’Orléanais Nicolas Larmignat à la batterie et Josef Dumoulin aux claviers. La sauce prend. Ils continuent l’expérience par un enregistrement en 2014 au studio de La Buissonne, d’où un cd, Uptown Desire, qui sort aujourd’hui. La fluidité du jeu de Guivarc’h à l’alto expose des mélodies bien construites et entraînantes, ou improvise dans des moments de liberté très contrôlée (dans Mektoub, par exemple). Les claviers (piano et Fender) de Dumoulin amènent un lyrisme sans maniérisme. La contrebasse sort souvent de son rôle rythmique pour, là aussi, improviser avec maestria et originalité. Libre de toute étiquette stylistique, le quartet développe ces neuf compositions du contrebassiste allant de moments réflexifs en morceaux plus énergiques, plus sauvages. Ensemble très équilibré, ce jazz agréable, mélodieux et enlevé, convainc. Une réussite que ce premier cd de jazzmen qui tournent depuis longtemps…
BC (La Buissonne – Harmonia mundi)

gl
Elle a un son bien à elle en modulant son souffle dans son saxo alto. C’est son troisième cd en leader, sans compter tous ceux ou elle joue en side woman. Géraldine Laurent a sorti en fin d’année At work. Et c’est du beau boulot. Bien entourée par le pianiste Paul Lay, le contrebassiste Yoni Zelnik et Donald Kontomanou à la batterie, elle propose trois reprises de Jobim (Chora Coração), Monk (Epistrophy) et Mingus (Goodbye porkpie hat) et six compositions personnelles. De très belles mélodies harmonieuses et équilibrées dont la ligne, toujours à la recherche de la meilleure note, n’empêche pas des moments improvisés qui éclatent comme des fruits mûrs et viennent donner du punch au discours. Le pianiste, inspiré dans ses interventions, et le travail de fond des rythmiques donnent un cadre très séduisant. La “reprise”, avec quelques phrases très fidèles et des moments interprétatifs, du morceau de Mingus, hommage à son ami le saxophoniste Lester Young juste après sa mort en 59, place avec beaucoup d’émotion les pas de Géraldine dans des chemins de jazz ouverts bien avant elle. Un travail très agréable et réussi. BC (Gazebo-L’Autre Distribution)

inua
Nicolas Serret, batteur de jazz très actif dans la région de Valence, a réuni autour de lui quatre amis musiciens pour une aventure musicale commune, Circling Around, cd édité par eux même sous le nom de groupe Inua. Référence au mot inuit qui désigne l’âme résidant dans toute chose, vivante ou non. Et c’est un bon choix, car de la vie et de l’âme, il y en a à revendre. Les deux soufflants Gaël Horellou, dont nous avons déjà parlé ici, au sax alto, et Boris Blanchet (que l’on a entendu aux Samedis du Jazz en 2014 aux cotés de Simon Goubert et Sophia Domancich) au ténor et soprane, possèdent dans le bout des doigts cette vitalité du jazz post be-bop, lorsque le free s’est organisé pour séduire plutôt que provoquer. Tout deux grands maîtres en leur domaine, ils s’en donnent à cœur joie dans cette formation qu’on sent libre de tout, sauf de faire du médiocre. Mathieu Rossignelly au piano et François Gallix à la contrebasse apportent à ces morceaux écrits par eux-mêmes ou des amis toutes leurs couleurs festives, et le batteur leader cimente l’ensemble sans le plomber. Jazz extrêmement agréable, ébouriffé, plein d’élans et de gaieté, avec cette insouciance de ceux qui dominent leur sujet et donc n’ont pas besoin de le montrer. Petite perle en dehors des grands circuits de la distribution BC (pour se le procurer, écrire à l’adresse inua.jazz@gmail.com)

baccarini
Régis Huby est décidément un violoniste inclassable. On en a déjà parlé dans ces colonnes, notamment aux côtés d’Yves Rousseau et son quartet Akasha, ou dans le Wanderer Septet qui célébrait Schubert. Mais aussi avec Denis Badault et son H3B (Songs no songs) ou Claude Tchamitchian (Way out) chroniqués ici. Il vient de sortir juste avant les fêtes un drôle d’enregistrement avec une chanteuse elle aussi tout à fait étonnante, l’italienne Maria Laura Baccarini, une artiste très versée dans les “musicals” anglo-saxons (West Side Story) ou italiens (Il giorno della tartaruga) ou internationaux (Cabaret). Mais aussi un hommage à Cole Porter, (avec régis Huby, déjà, et chroniqué ici !). Elle chante aussi avec Lambert Wilson dans “Nuit américaine”, accompagnés entre autres par Régis Huby. Ce nouvau cd en duo, Gaber, Io e le cose, est donc le fruit d’une très grande complicité. Il reprend des chansons de Giorgio Gaber, un chansonnier dramaturge acteur chanteur italien décédé il y a dix ans. Une magnifique prestation.
Treize mélodies modulées par Maria Laura dans cette langue déjà chantante naturellement, mise en espace sonore par Régis. Ampleur et diversité de l’accompagnement, pureté de la voix, douceur mais aussi exhortation, beaucoup d’émotion passe dans ces chansons, même si on ne comprend pas les paroles. Une très belle découverte en marge du jazz.
Rappelons qu’entre autres activités, Régis Huby rassemble autour de lui le Quatuor Ixi (dont fait partie le violoniste orléanais Théo Ceccaldi) et qu’ils seront à la Scène Nationale le mercredi 20 janvier avec leur programme “Temps suspendu”. Nous en reparlerons. BC (Abalone – L’Autre Distribution)

boge
Il ne suffit pas à Olivier Bogé d’être un multi-instrumentiste (saxo, piano, fender, guitare) plutôt (sur)doué ! Il est aussi poète, orfèvre en compositions et orchestrations de thèmes qui balancent sans jamais choisir (tant mieux) entre romantisme, lyrisme et onirisme, avec une sorte de profondeur légère…
Invité en octobre d’Open Jazz, l’excellent rendez-vous quotidien d’Alex Duthil sur France Musique, le musicien disait pourtant avoir beaucoup travaillé, manié et remanié sans fin les neuf morceaux de ce nouvel album, Expanded places. Mais ce travail ne se sent pas, ne se voit pas et ne se montre pas, architecture sous-jacente dont la solidité permet à l’émotion de sourdre limpide, immédiate et directe.
Une musique fluide, d’une grande simplicité apparente, et qui nous parle à l’âme, sans afféteries et sans intermédiaire. Du jazz, certes, mais au-delà du genre, de la musique tout simplement intemporelle. JLD (Naïve)

megao
Andy Emler navigue depuis pas mal d’années dans le jazz avec des formations différentes et pour de la musique soit intime, soit quasi orchestrale. A l’issue d’un malentendu de commande de la part d’une radio de Cologne, la WDR, il décide de s’enfermer avec son octet au studio de La Buissonne, dans le sud de la France, pour enregistrer un cd en deux jours avec comme contrainte trois temps. Et ça donne Obsession 3, qui vient de sortir. Sept plages, enfin six plus une, bourrées d’énergie, d’échanges entre musiciens, de rigolades et d’envolées lyriques. Du jeu, comme l’indiquent les titres. On sait qu’Andy Emler attire les meilleurs. Il y a dans les huit le trio qu’il forme avec Claude Tchamitchian à la basse et Eric Echampard à la batterie (trois cd déjà parus, de nombreux concerts), et puis les très fidèles François, Verny aux percus et Thuillier au tuba. Et les saxos Philippe Sellam, Guillaume Orti et Laurent Dehors. Tous excellents, ils infusent à ce septième album du Méga Octet une vivacité d’improvisation à des morceaux écrits, une légèreté joyeuse, un savoir de vieux routiers sous des airs de jeunes délinquants. On assiste à un bidouillage de connaisseurs qui s’amusent dans toutes les directions. Irrésistible. BC (Label La Buissonne – Harmonia Mundi)

Décembre 2015

krakaThe Big Picture de David Krakauer est d’abord un spectacle. Il devait le présenter ce 21 novembre à la Cigale, à Paris, mais l’organisation du festival Jazz’n'Klezmer dont il faisait partie a préféré l’annuler, “compte tenu de la situation dramatique que traverse notre pays.” Krakauer, désolé de cette annulation, a déclaré : “Les arts, la beauté, l’amour et les efforts vers la tolérance et le dialogue entre les cultures que je recherche et que je cultive représentent exactement le contraire des actes barbares des terroristes, du racisme, de l’avarice et de l’intolérance.”
Il nous reste le cd, dans les bacs depuis quelques jours. Douze morceaux qui reprennent des musiques de films, à travers lesquels David Krakauer essaye de nous parler de la judéité. Il s’ouvre sur “Willkommen” de “Cabaret”, et continue avec des thèmes comme celui du “Pianiste”, du “Choix de Sophie” ou de “Funny Girl”. C’est tour à tour gai, entraînant, émouvant, très klezmer ou plutôt variété, mais chaque plage a sa cohérence et les interprétations sont convaincantes. Dans la qualité du travail, la précision de l’expression et le niveau de culture qu’elle implique, il est effectivement évident que cette musique se dresse contre l’obscurantisme. Pour le spectacle, des films originaux ont été créés par l’agence newyorkaise de conception graphique Light of Day. Espérons qu’on pourra le voir dans les mois prochains. BC (Label Bleu – L’autre distribution)

cd-orland2Jonathan Orland est un jeune saxophoniste et compositeur français qui a étudié et joué en Amérique (Boston puis Montréal) auprès de nombreux musiciens bien établis. Revenu en France, son pays d’origine, il sort sur BeeJazz un premier album en quintet, “Homes”. Mais c’est en quartet qu’il enregistre en début d’année son deuxième cd qui vient de sortir en magasin et sur les plateformes, Small Talk. Le bien nommé ; il s’agit vraiment de jazz léger, qui ne cherche rien d’autre qu’une petite conversation avec l’auditeur. Mais que c’est bien fait ! Les influences sont nombreuses, Europe de l’est, klezmer, chansons yiddish, jazz post swing, mélodies construites comme des chansons. L’harmonie prime, le mélodieux s’impose comme axe de développement, d’où ce plaisir simple à l’écoute. Quartet avec non pas un piano mais une guitare. Nelson Veras ne peut renier son Brésil natal, mais avant tout joue du jazz. Yolni Zelnik à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie tiennent avec brio leur rôle classique dans un quartet, swinguant élégamment avec les mélodies composées par le leader. Plus une reprise de Monk et une de Steve Swallow. Une très agréable découverte à mettre dans toutes les oreilles. BC (PJU/Absilone/Socadisc)

wanderer
Le 25 mars 2014, nous présentions dans ces colonnes le concert du Wanderer Septet qui venait au Théâtre d’Orléans donner son programme sur Schubert, programmé par la Scène Nationale. Depuis, Yves Rousseau et ses six acolytes ont gravé dans le polycarbonate cette musique inspirée des écrits du grand pianiste-compositeur, et le résultat, comme leur concert, résonne avec une vigueur et un intérêt enthousiasmants. Des textes tirés d’un ouvrage sur Schubert, dits et chantés par Thierry Péala, apportent un élément supplémentaire aux reprises de thèmes de Franz Schubert. Et qu’on ne s’arrête pas à la reprise du passé : ce grand voyage dans la musique est manifestement du jazz moderne. Yves Rousseau donne le ton à la contrebasse, mais les soufflants Pierre François Roussillon à la clarinette basse et Jean Marc Larché au saxo ne gâtent rien. Régis Huby au violon et Edouard Ferlet ne sont plus à présenter tant leurs interventions dans les groupes de jazz français sont fréquentes. Et Xavier Desandre Navarre à la batterie sait rythmer ces improvisations qui partent bien sûr du travail d’écriture du leader. La trouvaille d’associer un chanteur qui utilise sa voix comme un instrument rend cet album passionnant. Une fois encore, merci Schubert !!! BC (Abalone / L’Autre Distribution)

Novembre 2015

atom
C’est un peu un ovni qui nous est arrivé de Pologne. Quatre garçons qui sortent diplômés de la Fryderyk Chopin University de Varsovie, créent en 2010 l’Atom String Quartet et commencent à jouer tous azimuts en Pologne. Dans le milieu de la musique classique d’abord. Mais ils ajoutent très vite le jazz à leur cordes, que trois d’entre eux abandonnent d’ailleurs. Krzysztof Lenczowski garde son violoncelle, mais Grzech Piotrowski prend un saxo, Jan Smoczynski un orgue Hammond et Tomasz Waldowski une batterie. Et ils commencent à jouer avec des jazzmen réputés, surtout en Amérique. Ils enregistrent en Pologne, et sortent il y a un mois leur premier cd de jazz, International Melody. Ils doivent posséder une grande culture musicale, et on entend beaucoup d’influences. Mais surtout, il y a manifestement un son. L’orgue Hammond va chercher des ambiances religieuses ou bluesy, le saxo déroule de magnifiques mélodies. La batterie parfois joue de cette lourdeur que le rock avait installé derrière le rideau de fer, mais sait aussi jongler avec la légèreté digne du jazz, et le violoncelle du leader, presque toujours joué à l’archet, renforce le son bien particulier du groupe. Un mélange très réussi de toutes les influences classiques, contemporaines et jazz que ces quatre musiciens accomplis nous offrent. Une très belle découverte. BC (Allegrorecords). Leur site est ici.

comoQuand Jean-Pierre Como, pianiste, compositeur, arrangeur, avant tout homme de jazz, s’attelle à un projet, il ne s’accommode que du meilleur. Et il a de sacrés copains d’aventure : le saxophoniste Stefano di Battista, le guitariste Louis Winsberg et le batteur Stéphane Huchard, avec qui il avait monté en 1995 le “Express Paris Roma”. Vingt ans après, il les rassemble de nouveau autour de Express Europa et intègre les chanteurs Hugh Coltman et Walter Ricci, le guitariste Jean-Marie Ecay, le bassiste Jérôme Regard et le batteur André Ceccarelli. Un casting royal à faire pâlir tous les programmateurs de jazz !
Jean-Pierre Como est un perfectionniste et ce dernier album, pleinement réussi, l’atteste avec des mélodies tout en poésie et des chants d’une douceur troublante. L’Italie y est présente pour une bonne moitié et on découvre avec bonheur la superbe voix de Walter Ricci, jeune star italienne, sur six morceaux. La reprise du célèbre “Io che amo solo te” de Sergio Endrigo est une merveille absolue. Hugh Coltman, ancien bluesman du groupe “Hoax” et dont le dernier album dédié à Nat King Cole est une réussite, est ici très à son aise, entre Sinatra (“Turn and turn”) et Sting (“You are all”) !
Jean-Marie Ecay, un des meilleurs guitaristes français n’apparaît que sur un morceau, “Mio Canto”, mais Louis Winsberg, autre grande référence, nous gratifie du meilleur de sa virtuosité. Tout comme Stefano di Battista, maître-saxophoniste, un grand artisan du jazz toujours présent dans les beaux rendez-vous.
“Express Europa” est un magnifique album, à déguster en toute relaxation. CE (L’Âme Soeur Production)

Octobre 2015

padovani
Paul Motian, percussionniste et batteur, a pris une place de choix dans l’histoire du jazz. Son jeu tout en finesse, discrétion et efficacité a fait dire de lui qu’il était un coloriste créateur d’ambiance. Le saxophoniste Jean-Marc Padovani le rencontre et, en 1997, pendant le festival de Nîmes, il invite Motian et Jean-François Jenny-Clark à se joindre au duo qu’il faisait avec Jean-Marie Machado. Suit une tournée, un disque (“Takiya ! Tokaya !”) et une profonde amitié.
Paul Motian est mort en 2011 “dans une profonde indifférence” , dit son ami. Pour lui rendre hommage, il décide de “redonner à la musique et à l’esthétique de Paul un nouveau souffle” . Pour rendre compte de l’attachement de Motian à ses origines arméniennes, il a voulu qu’un doudouk fasse partie de la formation, puisque cette flûte en bois d’abricotier avec une anche, vient d’Arménie. Et qui mieux que Didier Malherbe pouvait tenir ce pupitre ? Claude Tchamitchian, très sensible à cette partie du monde, assure la contrebasse, Paul Brousseau le piano et Ramon Lopez la batterie. Padovani a rassemblé des compositions de Motian et les a ré-arrangées. D’où ce Motian in Motion qui sort aujourd’hui. De magnifiques mélodies, étonnantes de la part d’un batteur, soit hachées, soit coulantes, où l’on sent à la fois la marque du free comme celle du swing plus sage, que les deux soufflants mettent parfaitement en valeur en se répondant avec énergie et émotion. Un solo magnifique de Tchamitchian, le piano de Brousseau qui orchestre tout cela, parfois aux Rhodes… Un magnifique hommage à un grand du jazz.
BC (Naïve)

mclorin1
Révélation du concours Thelonius Monk en 2010, meilleure chanteuse de jazz 2014 par la prestigieuse Jazz Journalists Association (au côté de Wayne Shorter, Herbie Hancock, Gregory Porter…), Cécile McLorin Salvant peut revendiquer à 26 ans un statut international de premier plan. Elle est une artiste authentique, au style unique empreint d’une expression jazzistique pure. For one to love, son troisième album, devrait connaître au moins le même succès que le précédent, “Woman Child”, car tous les critères requis par un grand disque sont présents.
Cécile McLorin Salvant peut tout chanter, les grands classiques avec une touchante justesse, mais aussi improviser dans des vocalises décalées. Dès le premier morceau “Fog”, elle nous emmène dans son univers vocal, tout en variations. La reprise de “Growlin’ Dan”, écrite par la superbe Blanche Calloway (sœur aînée de Cab), est un petit bijou, dans l’esprit du jazz des années 1920. Tout comme l’épatant “Something’s coming” de Leonard Bernstein, 10’33 de bonheur absolu.
Américaine par son père et française par sa mère, la chanteuse revendique une double culture. Son émouvante et fidèle interprétation de la chanson de Barbara “Le mal de vivre” nous bouscule. C’est tout à son honneur d’intégrer toutes les musiques à son répertoire ; mais une grande chanteuse se doit cette audace !
Artiste aboutie, Cécile McLorin Salvant assure aussi les illustrations et la direction artistique de ce très bel album. CE (Mack Avenue Records)

kalthoum
Ibrahim Maalouf est un artiste hyperactif et sa carrière a fait un bond spectaculaire ces dernières années avec de nombreuses récompenses. Trompettiste doué, il s’ouvre à toutes les musiques avec une connotation orientale, et lui-même ne se considère pas comme un jazzman mais comme un musicien libre. Il le prouve aujourd’hui en proposant deux albums totalement différents et de qualité assez inégale.
Kalthoum est un album acoustique plutôt réussi. Une suite de sept morceaux composée en hommage à Oum Khaltoum, “l’Astre d’Orient”, considérée, quarante ans après sa mort, comme la plus grande chanteuse du monde arabe. C’est un jazz mélodique, d’écoute facile et Maalouf est très bien accompagné, notamment par le saxophoniste Mark Turner et le pianiste Frank Woeste.
red-black
Red & Black Light, pour sa part, est un album de jazz-rock électrique très éclectique. Maalouf n’a jamais caché son attrait pour le rock voire le hard rock type Led Zeppelin : le très beau “Beirut” (2011) était un peu son “Stairway to Heaven”. Il semble toutefois qu’ici l’essai ne soit pas à la hauteur des amoureux du genre. L’album ne recèle que quelques bons moments (“Goodnight Kiss”, “Elephant Tooth”) grâce aux claviers d’Éric Légnini qui semble perdu au milieu d’un environnement qui ne lui convient pas. La guitare électrique de François Delporte est parfois trop forte, et englobe une cacophonie qui ne ressemble à pas grand chose. C’est un péché récurrent dans la musique d’Ibrahim Maalouf ; il pense que la puissance peut être audible, mais ici elle manque cruellement de subtilité.
Il n’est pas osé de conseiller ces albums aux seuls inconditionnels du trompettiste et d’orienter les amateurs de jazz vers d’autres productions actuelles bien meilleures. Ibrahim Maalouf est actuellement en tournée avec le groupe de Red & Black Light et sera le 16 octobre à Chécy. Oreilles sensibles s’abstenir, ça joue très fort… CE (Mi’ster Productions)

charlent
Frédéric Charlent, natif de Toulouse, s’est formé à tous les styles et toutes les formes de jazz, participant à de petites formations comme à des big bands. Il a formé un trio il y a quelques années, et sort un premier enregistrement autoproduit. Ce trio piano-basse-batterie, exemplaire de l’histoire du jazz, nous propose dix morceaux sur un album titré Inattendu. Neuf compos de Charlent plus une reprise de Monk, “Around Midnight”. Un pianiste virtuose qui galope sur le clavier, une rythmique soit discrète, soit qui prend la main. Les mélodies folâtrent et nous emmènent où elle veulent par leur simple puissance, mais jouent aussi de cassures, de décalages qui tiennent l’oreille en éveil. Soudain, il se passe quelque chose. Dans ce jazz mélodique et fluide, ample et coulant, ces ruptures injectent une énergie intéressante. Les deux excellents sidemen, Rémi Bouyssière à la contrebasse et basse électrique, et Geoffrey Cormont à la batterie, font beaucoup pour la réussite de ces compositions. Tous trois sont (presque) des vieux routiers des scènes de jazz, ils ont joué avec beaucoup de monde et ont acquis une maîtrise qui leur permet de dominer leur propre musique. Leur aisance est jouissive à entendre, et aucune volonté de démonstration ne vient alourdir le plaisir. BC (Autoproduction – Distribué sur le web – Le site du pianiste)

Septembre 2015

moutarde-pochette
Erick Satie avait écrit une musique destinée à accompagner les images du film de René Clair, “Entr’acte”. Presque un siècle après, Théo Ceccaldi propose une deuxième bande son. Même si les chameaux deviennent des dromadaires, Petite moutarde évoque au plus près cette période dadaiste de créations un peu folles, impertinentes, pleines de défi au monde établi et d’inventivité créatrice salutaire. Les trois musiciens qu’il a rassemblés autour de lui, Alexanda Grimal au souffle, Ivan Gélugne à la contrebasse et Florian Satche à la batterie, servent admirablement les compositions de Théo. Alexandra, par exemple, qui devient, dans “Petit wasabi”, une oisellerie à elle seule. Ou qui, dans “Petit chipotle”, remplace son instrument par la voix. La tension de certains morceaux (“Petite harissa”), le rythme implacable qui nous entraîne inexorablement vers la poésie, le souffle (pas seulement d’Alexandra) de ce quartet tient en haleine tout au long des huit plages. Curieux mélange de jazz vingtième siècle, le free notamment, de musique contemporaine et de post romantisme touchant. Théo au violon concentre tout cela : instrument classique s’il en est dans l’histoire de la musique, il sait exploiter toutes les ambiances contenues dans ses cordes. Mais pas seulement. Son écriture, “Petit poivre du Sichuan” par exemple, prend le temps de nous emmener dans son univers sonore tout à fait à l’unisson du dadaisme et pourtant en plein jazz, une malicieuse explosion de joie. BC (ONJazz Records – L’Autre distribution)

tmaillard
Certes, l’Orchestre Philharmonique de Prague n’est pas tout à fait aussi dégourdi que le Metropole Orkest (dont la performance récente aux côtés de Snarky Puppy fera date). Plus habitué au répertoire classique et à l’enregistrement de musiques de films qu’aux aventures proprement jazzistiques, l’orchestre tchèque peine parfois un peu dans côtes (durs escarpements du swing !), mais cela n’enlève rien – ou si peu – à l’intrinsèque réussite de Thierry Maillard et de son tout nouvel album, The Kingdom of Arwen.
Le projet était gonflé, comme chaque fois qu’il s’agit de marier formation jazz et grand orchestre, et le pari est plus que gagné. Pianiste et compositeur déjà riche de douze albums en leader, Thierry Maillard – qui dit avoir rêvé d’un tel projet de très longue date – a pu, grâce au label Naïve, unir à son trio (lui-même, Yoann Schmidt à la batterie et Dominique Dipiazza à la basse) une brochette d’invités (du guitariste Nguyên Lê au percussionniste Minino Garay) et la cinquantaine d’instrumentistes de l’orchestre praguois.
Ce “royaume d’Arwen” (inspiré par le Seigneur des anneaux ?) est un album très cohérent et parfaitement abouti. Un voyage musical dont les titres, mais également les harmonies et l’instrumentation (le fameux “whistle” de Neil Gerstenberg ne serait-il pas une flûte irlandaise ?), évoquent le monde celte et sa mythologie, entre poésie et mystère… Musique riche et subtile mais qui s’appréhende et s’apprécie dès la première écoute, cet album est hautement recommandable, aux amateurs de jazz comme à tous les mélomanes. JLD (Naïve). Et, ici, une ch’tite vidéo pour se faire une idée…

rene-perez-zapata1
René Perez Zapata a roulé sa bosse dans le rock puis dans le jazz. Il n’a cessé de jouer en sideman, puis a monté des groupes pour développer son propre univers, notamment, en 2006, le René Perez Zapata trio. Actuellement sort son nouveau cd Phasme, mélange de deux captations de concerts. Et de deux versions du trio. Sur les plages 1 à 5, Rudy Piccinelli à la batterie et Guillaume Lys à la contrebasse entourent le piano du leader, qui parfois se tourne vers un synthé. Du jazz fluide, très mélodique, qui déroule son swing avec une parfaite maîtrise du genre. On pense à des gens comme Michel Petrucciani. Les morceaux bien structurés intègrent des impros agréables et vivantes, les trois instruments dialoguent et l’attention est constamment maintenue. Sur les trois dernières plages, Fabien Leroy tient les baguettes et Christian Brazier la contrebasse. Aussi doués que leurs collègues, cette deuxième forme du trio continue le même plaisir d’un jazz qui ne se prend pas la tête mais plutôt son pied ! Rien de révolutionnaire mais du très bon boulot. Une belle surprise qui arrive de Provence. BC (ACM Label Jazz, distribué par Socadisc)

battagliaStefano Battaglia est un artiste injustement méconnu en France. S’il est vrai que la notoriété s’acquiert aussi par les tournées de concerts, sa carrière mérite une haute attention pour les amoureux de la musique douce, voire mélancolique, version piano, basse et batterie.
In The Morning, Music of Alec Wilder, enregistré en live, possède un son d’une précision chirurgicale. Chaque note s’inscrit dans de subtiles mélodies composées par Alec Wilder, compositeur américain (1907-1980), connu pour avoir été interprété par Frank Sinatra et Bill Crosby, entre autres. Ici point de cordes, ni de cuivres, ni d’arrangement pour quelconque show TV, juste Battaglia au piano, accompagné par le bassiste Salvatore Maiore et le batteur Roberto Dani. Tout au long des sept morceaux, c’est une invitation à un voyage dans un univers chargé de poésie.
Hyperactif surdoué de 50 ans, Stefano Battiglia a une belle carrière internationale de concertiste classique. Dans les années 1990, il interprétait déjà la musique d’Alec Wilder notamment sa “Sonate pour hautbois et piano” et sa “Sonate pour trompette et piano”. La dimension mélodique de ces compositions entre en harmonie avec son style, un jazz tout en subtilité et ouvert à l’improvisation.
L’Italie est définitivement terre de Jazz ! Vu de France, Paolo Fresu, Stefano di Battista, Aldo Romano sont des noms qui viennent naturellement, et nombre de jazzmen transalpins méritent une reconnaissance bien plus large. À l’instar de son compatriote Giovanni Mirabassi exilé à Paris, Stefano Battaglia fait tout simplement honneur au jazz, sans frontière, pour l’amour de la musique. Ce 6e album prouve qu’il est bien dans la grande cour ! CE (ECM Records)

jamal
Le 5 août 2014, à 23h, Ahmad Jamal s’installait au piano sous le grand chapiteau du festival de Marciac. Le concert fut enregistré, et en juin dernier, un double (cd et dvd) est sorti pour nous restituer ce moment. Ahmal Jamal, live in Marciac, 1 h 22 de jazz de haute volée. Avec tous les jeux bien particuliers du live, les répétitions soulignées de grognements du pianiste, ses échanges amusés avec ses coéquipiers, ses fanfaronnades mais aussi de grandes plages de jazz profond. On sait son parcours fulgurant dans le sillage de Miles Davis, et ses plus de soixante ans de scène et d’enregistrements. Son jeu plutôt limpide, qui utilise beaucoup les silences, fonctionne à plein. Il s’est toujours entouré d’excellents musiciens, et la section rythmique qui partage la scène de Marciac avec lui ne fait pas exception. Elle abat un travail tout à fait remarquable, notamment Reginald Veal à la contrebasse, qui donne beaucoup. Herlin Riley à la batterie et Manolo Badrena aux percussions ne sont pas en reste.
Le premier morceau, “Sunday Afternoon”, donne bien le ton de tout le concert. On a vraiment l’impression d’une balade le dimanche après midi, un chemin qui chemine, comme dit l’autre, mais en même temps on est en plein dans le grand jazz. Avec cinq notes rapides qui tombent exactement quand il faut, Ahmad Jamal sait installer cette qualité et cette profondeur dans une simplicité bon enfant. Et c’est sans doute pour cela qu’il est devenu un monument du jazz. BC (Jazzbook Records / Harmonia Mundi)

rm
Voilà encore un très brillant sujet qui nous vient d’Amérique (en passant par l’Inde et l’Italie !). Rudresh Mahanthappa est encore pratiquement inconnu sous nos latitudes européennes mais la parution de son dernier album sur le label allemand Act devrait aider à mettre un terme à cette ignorance coupable. Car le saxophoniste alto aujourd’hui new-yorkais et qui n’est plus, loin s’en faut, un perdreau de l’année, est à 44 ans considéré comme l’un des meilleurs du genre. Le prestigieux magazine américain Downbeat l’a d’ailleurs triplement récompensé en 2015 en le nommant meilleur compositeur et meilleur instrumentiste de l’année, et en couronnant son album Bird Calls meilleur album de l’année !
“Bird Calls”, justement… Entouré d’un quartet où l’on retrouve l’un des frères Moutin (le contrebassiste, François) et quelques sidemen parmi les plus considérés de la scène new-yorkaise (notamment Adam O’Farrill à la trompette), R. Mahanthappa rend un hommage très personnel à celui qui fut et demeure son inspiration : Charlie Parker. Avec cette véritable déclaration d’amour, c’est en toute liberté et sans jamais tomber dans l’hommage servile et passéiste, et encore moins l’imitation, que le musicien donne libre cours à son inspiration sans limites et à son énergie communicative. Plus que par les thèmes, c’est par l’esprit que le “Bird” est présent dans cet album très contemporain et réellement jouissif. A acquérir d’urgence ! JLD (Act Company)

Juillet-août 2015

dans-la-foretC’est un “all-star” canadien pur jus. Avec d’abord un trio de musiciennes plutôt exceptionnelles : la pianiste et compositrice Marianne Trudel, aux compositions, arrangements et piano ; la saxophoniste, compositrice et chef d’orchestre Christine Jensen (déjà évoquée ici pour ses albums “Treelines” et “Habitat”), à la direction d’orchestre ; sa frangine, Ingrid Jensen – jusqu’alors trompette solo attitrée du Maria Schneider Orchestra –, en trompettiste invitée ; enfin quinze musiciens parmi la crème de la scène montréalaise (plus Anne Schaefer, à la voix).
Et tout cela vous donne Dans la Forêt de ma mémoire, premier album (à notre connaissance) de l’Orchestre national de Jazz de Montréal (fondé en 2013), voué à marquer les esprits et à rester dans… les mémoires !
Evacuons d’entrée la référence. Il y a en effet du Maria Schneider chez Marianne Trudel, à peine quarante ans. Beaucoup. Dans l’inspiration, les orchestrations, les couleurs, le lyrisme. Oui, mais… il y a aussi un vrai propos, un ton, une originalité authentique, un talent mélodique et orchestral et un style de “narration musicale” tellement personnels (et séduisants) que si la référence à la figure tutélaire du “trésor national américain” (M. Schneider, selon la radio publique NPR – US National Public Radio) s’impose, on sent, on sait qu’on tient là une artiste vraiment unique.
Ce très bel album, riche et dense, est une suite en sept tableaux. Sept atmosphères qui empruntent au jazz, mais pas seulement, pour nous raconter les paysages intimes d’une compositrice dont on pressent toute la richesse de la vie intérieure et l’étendue de la palette émotionnelle. “Dans la forêt de ma mémoire” a été composé spécialement pour le nouvel orchestre canadien, dont l’ambition, noble ô combien, est de “favoriser l’éducation des publics de tous les âges à la musique de jazz”. On veut bien signer en bas de la feuille ! JLD (Label – pardon “Etiquette”, on est au Québec : Atma Classique / Pour se le procurer, et parce qu’apparemment Archambault – www.archambault.ca – n’expédie pas dans l’Hexagone, on n’a trouvé qu’Amazon, en attendant une distribution spécifique en France, qui sait ?)

eperraud
Edward Perraud est multicarte. Entre autres activités, il vient de sortir un deuxième album avec son quartet Synaesthetic trip, Beyond the predictable Touch. Imprévisible, donc, comme le personnage. Edward à la batterie, Benoît Delbecq aux claviers, Arnaud Cuisinier à la contrebasse et Bart Maris à la trompette et au bugle. Daniel Erdmann au saxo ténor et Thomas de Pourquery à l’alto viennent transformer le quartet en sextet sur plusieurs morceaux. Toutes les compos sont de Perraud. Musicien de l’instant, comme il aime le dire, il livre pourtant ici une musique mélodique en diable, donc écrite et travaillée. Avec toujours, cependant, une spontanéité à fleur de peau. Tous musiciens hors pair, tous arrivant à une maturité assumée, ils nous promènent dans des morceaux extrêmement bien construits, dominés de bout en bout, avec des développements intelligents et sensibles. Bart Marris, que l’on avait pu trouver abscons dans sa collaboration avec Walabix, est ici lumineux, au son clair et convaincant. Benoît au piano nous délivre un phrasé prenant. Et Edward, inventif derrière sa batterie, injecte dans tous ces morceaux une énergie réjouissante. D’ailleurs, c’est une musique très joyeuse sur tout l’album. Il a déclaré vouloir “faire un jazz populaire, qui puisse toucher celui qui écoute”, quel que soit l’auditeur (cf. interview sur Citizen Jazz). Et c’est tout à fait cela. Avec ses “frères de sons”, ils construisent une musique qui correspond à leur génération, un jazz inventif, énergique, apaisé parce qu’ils savent que descendre profondément dans leur plaisir de jouer est la gageure du partage. On est d’accord, on en redemande. BC (Quark / L’autre distribution)

cd-manu-carreEncore un coup de cœur ! On a de la chance en ce début d’été, où se succèdent les (très) bonnes surprises signées par des inconnus (au moins de nous ; cf. ci-dessous notre chronique sur “Madeleine”, des Ghost Rythms). “L’inconnu” du jour, qui ne le restera pas longtemps, s’appelle Manu Carré. Il est prof au Conservatoire de Menton, apprécié de ses élèves (on l’espère) qui ont bien de la chance. Voilà quinze jours que son album passe en boucle et on n’en a pas encore épuisé le bonheur simple, et, pour tout dire, l’évidence ! Go est le premier opus du Manu Carré Electric 5 (et le titre d’un des morceaux de bravoure de l’album), un quintet qui, derrière le compositeur et saxophoniste qui lui donne son nom, sonne haut et clair, déployant une époustouflante maîtrise au service d’une musique très carrée (c’est le moins) mais toujours imaginative. Impossible de ne pas aimer – et rapidement de suivre et de fredonner – ces beaux thèmes et leurs développements, dont l’apparente simplicité ouvre la porte à des improvisations suffisamment subtiles pour s’affranchir de toute esbroufe. C’est très agréable à entendre et à réentendre, ça groove avec bonheur et conviction, c’est bien fichu de bout en bout, bref, on aime sans restriction ! JLD (ACM Jazz label – Socadisc)

maria-s
Huit ans après “Sky Blue”, qui lui avait valu un Grammy Award pour l’envoûtant “Cerulean Skies”, Maria Schneider publie en ce début d’été The Thompson Fields, à la tête de son presque trentenaire Maria Schneider Orchestra, corps vivant dont le cœur bat plus que jamais à l’unisson avec le sien.
Un retour au jazz pour une compositrice qui avait abordé la “musique classique contemporaine” – selon le vocable américain – avec “Winter Morning Walks” en 2011 (et en avait profité pour glaner trois Grammies de plus…).
Mais quand “Sky Blue” célébrait l’amour indéfectible et militant de la compositrice pour les oiseaux, “The Thompson Fields” est une ode à l’enfance et à un paradis perdu, quelque part dans le Minnesota, quand celle qui deviendrait l’assistante de Gil Evans puis la compositrice que l’on sait n’était qu’une enfant, courant les champs et les prairies d’un Midwest encore rural.
Il y a beaucoup de nostalgie dans ces pièces d’où sourdent les sons familiers et irrémédiablement enfuis de l’enfance, le bruit du vent et le chant fragile de ces oiseaux qui disparaissent aujourd’hui par milliers. Le ton s’est fait plus grave et l’émotion plus présente encore dans cet album profond, riche et dense qu’on ne peut saisir en son entier à la première écoute, mais qui se révèle lentement, comme un grand cru.
Dans ces compositions impressionnistes très écrites, aux accents parfois ravéliens (magnifique “The Thompson Fields”, qui évoque le concerto en sol), M. Schneider n’oublie jamais qu’elle est entourée de quelques-uns des meilleurs solistes et improvisateurs de la scène new-yorkaise (Scott Robinson, Gary Versace, Donny McCaslin, Franck Kimbrough…). Leur apport est essentiel dans l’alchimie sonore unique de ce qui, à n’en pas douter, demeurera un album-phare et l’un des plus sensibles et émouvants de l’année 2015. JLD (distribué par la plateforme Artistshare et accessible uniquement via www.artistshare.com ; avec un superbe livret de 55 pages : cd pas mort !)

Juin 2015

madeleineVoilà un étrange objet venu d’on ne sait où… Ou plutôt si : d’une chronique des “Dernières nouvelles du jazz” (http://www.lesdnj.com), tellement enthousiaste qu’on a acheté le double-album sans hésiter (sur un site de vente en ligne, car de distributeur apparemment il n’y a point, pas plus que de label !).
Ca s’appelle Madeleine, et c’est en effet un hommage très proustien au film “Vertigo” (Sueurs froides, 1958) d’A. Hitchcock, une sorte de “bande originale”… bis ! Soit 22 titres parfaitement inscrits dans les codes de la musique de film, avec ses thèmes (et leurs variations) récurrents, ses ambiances sonores et un ensemble de ritournelles entêtantes qui installent ou rappellent une atmosphère, un moment de l’action… Une musique presque visuelle, faite de lents travellings, flashbacks et plans larges ou serrés, une partition hypnotique souvent fascinante, avec de vertigineuses (c’est bien le moins !) mises en abyme.
Le groupe s’appelle Ghost Rythms et son site internet nous apprend qu’il fut en 2012 lauréat du Concours national de jazz de la Défense (2e prix de composition, 3e prix de groupe). Il le méritait sans aucun doute, et confirme aujourd’hui les espoirs suscités.
Car ce double-album ambitieux et captivant, parfaitement maîtrisé par ses deux compositeurs arrangeurs (Camille Petit et Xavier Gélard) et les quatorze musiciens qui les entourent, est une vraie pépite (musicale et orchestrale).
Mais dans quel monde vivons-nous pour qu’une formation de ce niveau en soit réduite à s’autoproduire ? JLD
(pour se procurer l’album : ghostrhythms.bandcamp.com)

dee
A elle toute seule, elle rassemble l’histoire d’un demi-siècle de jazz. Avec la pêche d’une jeune femme qui en veut, elle peut se lancer dans des swings insensés ou dans des mélopées de crooner, elle peut convoquer Ray Charles avec qui elle a chanté ou Ella à qui elle a rendu hommage par un enregistrement en 97 (sur le premier titre, par exemple, “One Fine Thing”) ; ou encore, sur “New Orleans” ou “C’est ici que je t’aime”, Billie Holiday, qu’elle a incarnée dans un musical en 86. A 65 ans, pas usée pour un sou, Dee Dee Bridgewater a choisi la Nouvelle Orléans en ruines pour aider ses habitants à rebondir, à reconstruire cette cité-berceau si importante pour le jazz. Pour ce nouvel album, Dee Dee’s Feathers, elle s’est entourée du NOJO, le New Orleans Jazz Orchestra, formidable machine de jazz montée par le trompettiste Irvin Mayfield pour conjurer les ruines de Tremé. On ne peut pas tous les citer, mais ces musiciens exceptionnels retrouvent dans leurs chorus et leurs soli la joie, le savoir-faire l’air de rien, la folie bien cadrée de leurs aînés. Les cuivres et la rythmique surtout sont impressionnants.
Sur un répertoire typiquement New Orleans, avec juste quelques compositions rajoutées, Dee Dee nous emmène dans le be-bop, le swing et le groove qui ont habité cette ville. Une très belle réussite d’une très grande voix du jazz. Elle joue peut être avec trop de facilités de ses registres et en même temps reste à la surface un peu “tape à l’oreille” de ses artifices. Mais c’est si beau que beaucoup lui sera pardonné… BC (Sony Music / Okeh)

ah-compstones
Antoine Hervé est un drôle de zèbre ! De ces esprits libres qui refusent de se cantonner dans le rôle qu’on pourrait vouloir leur assigner. Capable de diriger une grande formation et de composer pour elle (l’Orchestre National de Jazz de 1987 à 1989, notamment), il s’est récemment fait pédagogue, aussi espiègle que sérieux (avec sa série de “Leçons de Jazz” en vidéos et en concerts) ; pianiste virtuose, il a signé plusieurs albums de compositions personnelles (Inside) mais aussi de reprises de standards (Summertime), et a sorti quelques “ovni”, picorant par exemple dans la musique française (Debussy) ou allemande (Bartok) de quoi nourrir son imagination toujours en alerte (Black Traque).
Rien de surpenant, donc, à ce qu’il se frotte aujourd’hui, avec Complètement Stones, aux Rolling Stones ! Entreprise gonflée et, disons-le tout de suite, parfaitement réussie. Car si l’on a toujours admis que la pop des “Quatre de Liverpool” (les Beatles) se prêtait à la la “jazzification”, on ne s’attendait guère à ce que le rock des Londoniens se laisse apprivoiser aussi facilement. On avait tort. Le grand talent de “passeur” d’Antoine Hervé fait une fois encore merveille dans cet album qui, plaisir authentique de jazz, sera certainement pour bien de ses auditeurs une révélation : celle de la subtilité mélodique de beaucoup des thèmes des Rolling Stones (magnifique “Angie”), de la beauté de certaines harmonies et du fond blues qui irrigue cette musique en profondeur.
Solidement épaulé par le mutin Moutin (François, le contrebassite) et Philippe “Pipon” Garcia à la batterie, A. Hervé réussit cette prouesse : restituer l’esprit du groupe avec le seul recours du trio jazz de base (piano-basse-batterie), tout en gravant un véritable album de jazz où s’expriment à leur meilleur ses talents d’arrangeur et sa liberté d’improvisateur inspiré. JLD (RV Productions / Harmonia Mundi)

snarky
C’est sans conteste l’un des, sinon LE disque du printemps ! La preuve renouvelée que le jazz bouge encore, et pas qu’un peu. Snarky Puppy, groupe de Brooklyn à géométrie variable emmené depuis 2004 par le bassiste Michael League, avait déjà montré sa capacité à jouer et à se jouer des frontières entre les genres, les styles, les inspirations. En s’adjoignant pour Sylva (titre de son dernier album), la force de frappe du Metropole Orchestra – rebaptisé Metropole Orkest depuis que Jules Buckley a succédé à sa direction au génial Vince Mendoza en 2013 –, il franchit une nouvelle étape. Car quand le Metropole sort l’artillerie lourde, ça dépote !
Sylva, c’est une forêt foisonnante de sons (les douze musiciens de Snarky Puppy et les cinquante deux du Métropole !), une déferlante jouissive de fusion musicale qui évoque tour à tour les fanfares néo-orléanaises, le funk le plus percutant, la musique de film, les influences classiques et même le rock… en une sorte de grand “drame” musical aux accents tour à tour tragiques ou joyeux, lyriques ou espiègles. Et ça reste du jazz, toujours, avec ce groove permanent et ces multiples plages improvisées, ces duels instrumentaux. C’est riche, surprenant, entraînant, toujours fascinant. Inclassable… et tellement bon ! JLD (Impulse / Universal)

Mai 2015

onj
D’abord, on a l’impression que son lecteur de cd ne marche pas, qu’il cherche, et puis on se dit que c’est le bruit du courant électrique, mais doucement les instruments rentrent un à un et tout d’un coup, on est en plein dedans, dans le son de l’Orchestre National de Jazz qu’on avait déjà entendu sur le premier cd, Paris. Sauf que là, on est à Berlin. “Mon désir n’est pas d’illustrer, mais de me plonger dans cette ville et de me laisser happer par ses vibrations”, écrit Olivier Benoît sur la pochette. Réussite totale. Des vibrations, les onze membres de l’ONJ en dégagent à tour de portée, avec entre eux une cohérence tout à fait mélodieuse. Chacun son truc mais tous pour la musique. Il faudrait les citer un par un, mais surtout les quatre soufflants, deux sax, (Alexandra Grimal et Hugues Mayot), un trombone (Fidel Fourneyron) et une trompette (Fabrice Martinez), qui donnent mélodies et ton bien particuliers. Et puis la batterie d’Eric Champard, précise, nerveuse, répétitive, langoureuse. Des fois précédée par le piano, comme dans cette Révolution aux deux introductions. La folie d’une fanfare des Beaux Arts qui rencontre la rigueur de Steve Reich, et qui nous entraîne dans l’arène du monde, dans le tourbillon émouvant de son énergie. Quatorze plages courtes ou longues où l’ONJ montre plusieurs de ses facettes, mais surtout peaufine en toute conscience un son bien particulier. Très, très belle entreprise. BC (L’autre distribution)

zoomtoBertrand Renaudin, batteur atypique plein d’énergie, aime bien les groupes, du genre plus on est de fous, plus on rit. Et ce n’est pas difficile, parce qu’apparemment sa chaleur attire. Il a joué avec des petites formations bien établies, Steve Potts, Jean-Charles Capon ou Olivier Cahours par exemple. Mais il a tenté à plusieurs reprises des big bands sous le nom de ZoomTop Orchestra. Et a enregistré trois cd sous ce nom avec des formations différentes, en 91, 95 et 98. Une kyrielle de musiciens ont participé à ces sets, des gens alors débutants mais maintenant bien connus, comme Médéric Colignon ou Richard Bona. OP Music vient de remixer et remasteriser certains de ces morceaux pour sortir un coffret “best of” de deux cd. Une très belle musique joyeuse, du jazz entraînant, mélodieux et joueur. Le premier album, qui propose surtout des morceaux de 98, est frivole du début à la fin, et les soli de divers interprètes très convaincants. Sur le deuxième cd, quelques morceaux, plus mystérieux, cherchent des sons moins évidents, mais laissent aussi une part très belle à des soli enlevés. Une compilation intéressante. OP Music a eu une très bonne idée. BC (OPMusic)

gtt
Après le très beau moment de musique live qu’ils nous ont offert au dernier Samedi du Jazz, voici More than ever, le premier album du Gauthier Toux Trio, enregistré pendant l’hiver. C’est le même répertoire, mais version studio. La spontanéité du concert laisse en partie la place à la précision de l’enregistrement, au traitement du son, surtout celui du piano de Gauthier. Le travail de Kenneth Knudsen à la contrebasse et de Maxence Sibille à la batterie ressort encore plus, sans pour autant étouffer leur plaisir de jeu. Ils ont construit leur répertoire en un peu plus d’un an et continuent à ajouter des pièces, mais leur cohésion est parfaite. Il y a une force irrésistible dans ce jazz toujours mélodique, toujours soucieux d’être à la fois agréable et très inventif. Ils adorent des musiques diverses, modernes mais pas seulement, la pop comme le jazz des débuts, le swing comme la musique contemporaine. De Debussy à Keith Jarrett ou E.S.T. Tout cela est présent mais sans aucune ostentation, ils ont tout digéré et ne s’arrêtent vraiment que sur la musique qui leur appartient. Tout trois sur-diplomés en musique, ils utilisent leur savoir pour se faire plaisir, pour dérouler leur propre personnalité. Le cd est aussi enthousiasmant que le concert. BC (Distribué par Harmonia Mundi)

Avril 2015

jaumeAndré Jaume est un grand nom du jazz français. Originaire de Marseille, c’est là qu’il déploie une grande énergie pour la musique qu’il aime (lieu, groupe, label, enseignement…). Mais il s’est fait depuis longtemps un nom dans le monde entier. En 1991, il a enregistré à New York un album intitulé “Something”. Cette même année 91 naissait Antony Soler dans une famille de musiciens de la région de Marseille. André Jaume y séjournait souvent, et son album “Something” tournait sur les platines de la famille. Devenu batteur et ingé son, Antony a voulu repartir de cet enregistrement de 91 pour en créer un autre, avec André au saxo, son frère Alain Soler à la guitare, Pierre Fénichel à la contrebasse et lui même à la batterie. C’est pourquoi ce cd au drôle de titre, SMTHG close to SMTHG, reprend en jouant les thèmes d’il y a 25 ans. Et ce n’est pas rien, puisque c’est proche de quelque chose. Mais au fond, peu importe. Les membres du quatuor s’amusent comme des petits fous, partant sur de rythmes typés, installant des ambiances puis les démontant, donnant des versions rapides puis lentes. Habitué à jouer avec des guitaristes, André Jaume donne la part belle à ces petits jeunes. Un moment très agréable de jazz chantant qui inclut aussi des sons moins faciles. André a beaucoup voyagé dans le free et les musiques improvisées, et cette pratique amène du piquant. Une belle réussite.BC (Label Durance, distribué par Orckhêstra International)

abrahem
On dit parfois que les grands écrivains écrivent inlassablement le même livre. On pourrait dire cela d’Anouar Brahem et de sa musique. Il nous propose toujours un voyage au sein de la musique qui l’habite. Souvent avec les mêmes instruments, et parfois les mêmes musiciens, notamment François Couturier, ami et complice, qui apporte beaucoup à cette œuvre toujours en construction. Anouar Brahem place le dernier opus, Souvenance, dans l’ombre des événements advenus dans le monde arabe. En précisant qu’il lui a fallu longtemps avant de trouver une forme aboutie à son projet. Car en effet, non seulement il a fait appel à Couturier au piano, à Klaus Gesing à la clarinette basse et à Björg Meyer à la basse électrique, mais aussi à un orchestre de cordes, celui de la Suisse Italienne, sous la baguette de Pietro Mianili.
Il nous embarque ainsi pendant deux cd dans ses longues variations fascinantes, allant d’accents orientaux à une spiritualité intemporelle profondément ancrée dans la Méditerranée. Les sons chantants, rudes ou délicieusement glissants, graves et pourtant légers de l’oud sont comme un appel vers l’intériorité, habitée par l’enfance, par le voyage, par le luxe et la beauté. Grand poème musical que l’on peut entendre selon son humeur. Magnifique. BC (ECM)

cover_ineffable
Le contrebassiste Jean-Philippe Viret propose son septième album en trio, l’Ineffable. Edouard Ferlet tient le piano et Fabrice Moreau la batterie. Les compères se connaissent de longue date. Et si les morceaux sont signés soit par l’un, soit par l’autre, la musique est d’une cohérence remarquable et tout à fait en accord avec les albums précédents. Il y a de la délicatesse, de la profondeur, du rythme ou du silence habité, il y a imbrication des mélodies au piano, à l’archet, il y a développements des thèmes comme des promenades dans les jardins du jazz. Il y a poésie, comme le nom des albums qui annoncent le lieu de cette musique, son rapport à la communication. On est loin du swing ou du be-bop, mais on est en plein dans ce jazz qui se développe depuis une vingtaine d’années et qui, mâtiné d’influences diverses, construit une musique pleine de rythme (“Départ imminent”) et de réflexion (“May be l’homme”). La contrebasse en est d’ailleurs l’instrument typique, romantique à souhait à l’archet ou terriblement rythmique au doigt nu. Un magnifique album, suite d’un travail passionnant. BC (Melisse / Harmonia Mundi)

lovatoEn 2011, nous avions chroniqué le premier cd de Sébastien Lovato, Music Boox, qui contenait neuf compositions du leader dans une formation en trio (Sébastien au piano, Karl Jannuska à la batterie et Marc Buronfosse à la basse) rejoint sur quelques plages par Alexandra Grimal aux saxos (voir ici). Le pianiste sort un deuxième album dans la même série Music Boox, le volume 2 donc, avec le même trio de base, mais en quartet avec Sébastien Texier à l’alto et à la clarinette. Une fois de plus, Lovato inscrit ses compositions à l’ombre d’écrivains qui lui parlent beaucoup (Kafka, Yourcenar, Michon…). On retrouve l’esprit libre, intelligent, agréable et savant tout à la fois qui régnait dans le volume 1. Ca commence par une sorte de rengaine prenante comme un feuilleton télé, où la clarinette et le piano rivalisent de présence sans jamais sortir des clous posés par la section rythmique. Et tout le cd se déroule ainsi, se renouvelant sans cesse, avec toujours ce côté “ritournelle” (plage 8), même quand le quartet s’attaque à un standard des Floyd, particulièrement réussi dans son épure et sa fidélité. Sébastien Lovato est toujours aussi enthousiasmant. Il sait s’entourer pour valoriser ses compos, Buronfosse dans “Le château”, par exemple, ou le travail tout en finesse de Jannuska. Quant à Texier, il a trouvé sa juste place dans cette formation. Souhaitons une grande collection de Music Boox… BC (UMV Distribution)

Mars 2015

potter
Déjà, la formation de base de Chris Potter est étonnante. Aux saxos et clarinette basse en tant que leader, il s’est entouré d’Adam Rogers à la guitare, de Craig Taborn au piano, de Steve Nelson au vibraphone et marimba, de Fima Ephron à la basse, de Scott Colley à la contrebasse et de Nate Smith à la batterie. Formation atypique donc, à laquelle il a joint un quatuor “classique” de cordes, violons et violoncelle. Et avec cet Underground Orchestra, il évoque des cités imaginaires, titre de son album, Imaginary Cities. Musique très écrite qui se déroule sur tout l’album, elle passe par des moments presqu’intimes pour se développer avec une ampleur de big band d’un nouveau genre. Chaque instrument a son rôle individuel et pourtant le coté orchestral, très présent, dessine une musique originale aux accents parfois romantiques, parfois jazz très swingants, qui font apparaître des ambiances diverses. Une musique narrative et inventive, au son bien particulier. Chris Potter signe là un cd-concept original et touchant. BC (ECM)

iyertrio
Ils jouent ensemble depuis une dizaine d’années. Vijay Iyer au piano, Stephan Crump à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie, tous les trois Newyorkais, naviguent dans le jazz de haut niveau, avec des expériences dans tous les genres de musique. Ils proposent sur le nouveau cd, Break Stuff quelques reprises, exercice qu’ils affectionnent particulièrement. “Work” par exemple, thème de Thelonious Monk, référence absolue pour Vijay. Il “met ses mains dans les mains du maître”, comme il a dit en interview, et joue sur la syncope, la rupture, dont Monk usait plus que n’importe qui. Hommage aussi à Coltrane avec “Countdown”, et à d’autres. Dans ses propres compos, il ne se contente pas de la facilité. Drôle de jeu en décalage rythmique pour “Hood”, par exemple, où on a l’impression que chacun court après l’autre, créant un énergie bien particulière. Ou bien jeu entre les phrases hachées et le déploiement des thèmes (“Diptych”). Il se souvient également de ses origines indiennes, grand pays de musique élaborée. Vijay Iyer Trio apporte une nouvelle fraîcheur, un nouveau son bien particulier dans cette formation mythique du jazz en trio. Enthousiasmant. Manfred Eicher ne s’y est d’ailleurs pas trompé… BC(ECM)

ibeyi_cover
Les deux sœurs Diaz, franco-cubaines et filles du percussionniste cubain Anga Diaz, viennent d’enregistrer leur premier cd, Ibeyi. Et le buzz s’est mis en route, à juste titre sans doute. Cantiques nostalgiques et envoûtants qui nous emmènent au bord de la rivière (une chanson s’appelle The River) pour des rites importés par les esclaves noirs dans les Caraïbes. Voix claires et jeunes, elles frappent dans leurs mains pour renforcer l’ambiance. Les deux sœurs touchent aux spirituals comme aux ballades soul, avec des voix qui jouent beaucoup sur des accords de chanteuses traditionnelles africaines. Liturgie musicale étonnante par sa fraîcheur et sa rigueur sous une apparente simplicité. Et même si la percussion un peu trop rustique lasse à la longue, une discrète orchestration renforce les deux voix totalement envoûtantes. C’est effectivement une curiosité et une grande réussite pour ces deux jeunes, très jeunes filles qui rentrent sans complexe dans la cour des grands. BC (XL Recordings)

akashaYves Rousseau, bassiste et compositeur, travaille en formations variées, du duo au sextet, souvent en tant que leader. Avec son “4tet”, il vient de sortir un troisième enregistrement (en plus de dix ans, c’est dire le travail approfondi investi…), Akasha. Une grande variation sur les quatre éléments auxquels il a rajouté l’éther, et cette distinction d’avec l’air est démonstrative de sa musique : très construite, intelligente, précise, sur des pulsations soutenues qui swinguent mais qui surtout servent d’axe aux développements mélodiques. Les saxos alto et soprano de Jean-Marc Larché peuvent se faire tout doux ou plus hargneux, la batterie de Christophe Marguet, très présente, sait elle aussi caresser ou heurter, prendre l’avantage ou se retirer dans le fond. Les violons acoustiques et électriques de Régis Huby apportent une dimension originale qui participe à créer un son bien particulier. Un enregistrement intéressant, d’une grande richesse mélodique, assez rare dans le paysage actuel où l’intelligence et le contrôle ne sont pas toujours mis en avant. La rigueur musicale d’Yves Rousseau n’empêche pas le lyrisme, et c’est là un aspect séduisant de sa réussite. BC
(Abalone Production et L’autre distribution)

wuxi
Sous le label du Tricollectif nous parvient un double cd rassemblant deux enregistrements.
Le premier, Luna di Wuxi, est proposé par le Roberto Negro Trio , avec Jérôme Arrighi et Adrien Chennebault. Six compos de Roberto le pianiste, une de Jeff Buckler et une autre de Richard Rogers, forment une ensemble cohérent. La basse de Jérôme comme la percu d’Adrien assurent leur rôle rythmique mais vont bien au-delà, créant des ambiances parfois répétitives, parfois très “space”, laissant le piano éclater dans toute sa splendeur mélodique. Des morceaux lumineux (Come un libro, d’Erri de Luca) où l’on se dit soudain que cette formation typique du trio de jazz est totalement assumée, même au-delà du jazz. Roberto Negro se “rêve en mélodie” alors qu’il est en plein dedans. Musique solaire, pleine et inventive, sûre d’elle même sans ostentation, savant mélange entre recherche (“Déjà vu”) et intuition, riche d’une énergie digne d’un ragazzo frondeur qui promènerait son déhanchement malicieux dans cette petite Shangaï du titre avec un plaisir émouvant à entendre.
opera
Le deuxième cd est, lui, un concert enregistré à l’Opéra de Lyon. Il s’appelle donc A l’opéra. Un quatrième compère s’est joint au trio pour construire, là encore, une formation typique du jazz mondial. Christophe Monniot ajoute son saxo et signe deux compos. Sa sonorité un peu rude, à la Gato Barbieri parfois, donne une vigueur tout à fait en accord avec l’énergie des trois autres. Ils s’en donnent à cœur joie tous les quatre, poussant les mélodies à leur extrême et s’accaparant des clichés pour jouer du et avec le jazz. Le travail des deux rythmiques, basse et batterie, remarquable, inscrit ces morceaux dans une très belle unité, évitant aux “solistes” de se perdre dans leurs envolées. Ca fonctionne tellement bien que, depuis l’enregistrement, le groupe ne se quitte plus et travaille sous le nom de Kimono.
Un magnifique double cd à se procurer au cours du week-end prochain (13 au 15 février) à la Scène nationale d’Orléans, puisque le Tricot y proposera toute sa production. BC (L’autre distribution). Il a raison ! Ce double-album est formidable. JLD On peut acquérir ce double-album sur le site du Tricollectif, ici.

Février 2015

open-me
On croyait qu’il n’existait qu’un seul génial et furieux “soufflant” parmi les musiciens français. Et l’on pensait que c’était Médéric Collignon, les lèvres collées à son bugle et la tête loin ailleurs.
On découvre, avec Guillaume Perret et son Electric Epic (Jim Grandcamp à la guitare, Philippe Bussonnet à la basse, et Yoann Serra à la batterie), que la portée comptait aussi un saxophoniste… éclectique et électrique !
Avec Open Me, album inclassable, quelque part entre rock, jazz et fusion mâtinés de hip-hop, le saxophoniste enroule et déroule les volutes hypnotiques et diaboliques de son sax électrique (allez reconnaître l’instrument, tiens !) tel un charmeur de serpents à sonnettes. Tantôt brutale, tantôt doucement perverse, cette musique mutante mais toujours envoûtante a un effet proprement hallucinogène et nous laisse après écoute dans cet état de douce hébétude que doivent ressentir les boxeurs groggy à la sortie du ring. Avec le sentiment d’avoir participé, presque malgré soi, à une fascinante cérémonie païenne sous les incantations d’un grand chaman !
Un album intense, inventif, inoubliable. L’un des meilleurs de l’année 2014, assurément. JLD (Kakoum! Records, distribué par Harmonia Mundi)

kornazovgueorgui_sila_w
Après un premier cd en quintet, Viara, Gueorgui Kornazov sort un nouvel enregistrement, Sila, avec le même quintet auquel s’ajoute un trompettiste. D’origine bulgare, le tromboniste et compositeur puise beaucoup dans les sonorités de la musique traditionnelle de son pays, mais fouille aussi les possibilités de son instrument et les manières d’en jouer. Ses compos évoquent les cortèges campagnards lourds et nostalgiques de l’Est, comme les éclats proches du klezmer des cuivres. Très structurées, elles permettent de nombreuses envolées brillantes où chaque musicien peut exprimer son jazz, qui peut aller jusqu’au free par instant. Il faut dire que Gueorgui est bien entouré. Emile Parisien au saxo soprane, toujours aussi malicieux, propose des développements envoûtants qui s’enroulent autour du thème avec une énergie formidable. La trompette de Geoffroy Tamisier complète avec brio la section soufflante. Manu Codjia à la guitare passe d’une présence très discrète à des riffs endiablés comme il en a le secret. Marc Buronfosse à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie assurent la section rythmique. Que du beau monde donc pour cet enregistrement en live, dont la pochette ne détaille pas les morceaux. A l’heure ou le mixage du premier album de Méloblast, produit par ô jazz !, va se terminer (sortie en juin 2015), il est intéressant d’écouter une formation quasi identique. Ces deux sextets ont d’ailleurs des ambiances assez proches. Du très bon boulot tous les deux ! BC (Autoproduit / kornazov@free.fr ou gueorgui.kornazov@gmail.com)

acohen
Morceau titre de l’album, Dark nights, darker days nous entraîne tout de suite dans le jazz de Triveni, ce trio d’Avishai Cohen (le trompettiste) avec Omer Avital à la basse, plus sobre que pour ses propres compos, et Nasheet Waits à la batterie. On est à la fois dans le son de Miles et dans des recherches modernes d’électrification, dans l’émotion que peut soulever cet instrument en même temps rauque et doux, violent et satiné. Basse et batterie naviguent elles aussi dans une tradition rigoureuse et des accents extrêmement nouveaux et personnels. D’ailleurs le mélange de compos originales et de reprises marque cette volonté. Les invités aussi. Anat Cohen, la sœur clarinettiste d’Avishai, Gerald Clayton, un pianiste qui monte, et Keren Ann ouvrent sur d’autres sons le trio de base. Mingus côtoie une évocation d’Ornette Coleman, avec des éclats de synthé au milieu d’envolées lyriques à la trompette. Et pourtant le cd reste dans une grande cohérence, le son de Triveni, de musiciens complets et magnifiques qui savent nous promener dans le jazz. Et vous risquez d’en tomber “In love too easily”, surtout quand c’est Keren qui le chante… BC (Anzic Records)

Janvier 2015

layers
Né dans une famille de saltimbanques musiciens (les Casadesus), David Enhco n’a pas dérogé à son entourage. A vingt ans, il se retrouvait déjà sur la scène de Jazz à Vienne ! Le deuxième cd avec son quartet est sorti il y a quelques mois. Après “La horde” en 2012, unanimement remarqué par la critique, voici donc Layers. Le quartet impose tout de suite son propre son. La limpidité de la trompette du leader nous fait entrer dans la cohésion du groupe. Pas vraiment de référence nette et unique, mais un savant mélange de tout ce qu’on aime dans le son de cet instrument, la puissance, la douceur, le cri comme la plainte, la mélodie, l’évocation, l’appel ou l’agacement. Car il est chargé, ce son, d’un passé que David Enhco assume avec une aisance sidérante. L’invention de notre ami Roberto Negro au piano ne gâche rien. Il installe une présence efficace, puis se lance dans des développements brillants et des dialogues impeccablement rythmés par Gautier Garrigue à la batterie. Florent Nisse à la contrebasse fait un travail multiple, rythmique et mélodique. Magnifique résultat, mené par un surdoué de la musique. Au coeur de ce jazz actuel qui connaît sur le bout des doigts son histoire, qui la continue et qui en même temps s’exprime totalement. Un quartet à suivre, naturellement… BC (Nome - Moose)

walabixAvec un concert enthousiasmant à l’Astrolabe début mai, les Orléanais de Walabix avaient annoncé au public orléanais l’enregistrement proche d’un cd en public au Petit Faucheux de Tours. Vendredi dernier, ils sont revenus à la Scène nationale d’Orléans présenter ce nouvel opus. Avec Bart Maris bien sûr, puisque ce trompettiste belge semble avoir totalement intégré le groupe. C’est d’ailleurs la première chose qui saute à l’oreille, la cohésion. L’un commence une note que l’autre finit, ou lance un thème que les autres attrapent au vol sans aucune hésitation. Et pourtant, comme ils ne cessent de le répéter, tout est improvisé. Mais ils se connaissent si bien, ces cinq là, que le collectif – pas seulement le Tricot, en l’occurrence, mais plutôt la notion du collectif, comme on le dit en sport – règne en maître. Et c’est lui qui porte cette musique difficile, long morceau (concert comme cd) sans coupure, avec cependant des inflexions, des ruptures, des changements. Vie de l’impro, sons magnifiques, étranges, doux ou violents, poussés, retenus. Et pourtant, en regard de leurs autres productions, l’histoire qu’ils racontent est moins nette. Les ambiances successives ont du mal à s’installer, on attend les images qui viennent donner du sens à ces sons intéressants et parfaitement maîtrisés. Même si la poésie peut naître d’un chamboulement de la syntaxe, le récepteur a besoin de saisir du connu pour accrocher son plaisir. Surtout en écoutant un cd… BC (Becoq/Tricot).

horellou-brooklyn
Déjà dans son dernier cd, “Legacy”, sorti il y a plus d’un an, Gaël Horellou avait posé son sax dans la droite lignée des grands du post be-bop, les Coltrane, Sonny Rollins, Ornette Coleman. Pour le tout nouvel opus qui vient d’arriver dans les bacs, Brooklyn, il récidive dans la même veine. Entouré de notre ami berruyer Etienne Déconfin au piano, de Viktor Nybers à la contrebasse et d’Ari Hœnig à la batterie, il a enregistré à New York huit compositions de son cru. Il connaît bien le batteur new-yorkais qui lui aussi s’inscrit dans un jazz d’héritage, plein de sa brillance des années soixante, tout en apportant une technicité et une inventivité d’aujourd’hui. Ces quarantenaires archi brillants jouent de leur aisance pour nous communiquer une énergie considérable. Parfois proche d’un free totalement dominé (Dutch Blues) ou d’une ballade à la Mingus (Central Park Soul ou If you could see me now), la cohésion du quartet atteint une sérénité qui fait chaud au cœur. Magnifique boulot que cet album qui mélange des New-yorkais et des musiciens bien de chez nous. BC (Freshsoundrecords)

Décembre 2014

ckp7eAinsi donc voici le 7e album du CKP Trio, comprendre le “Cholet/Känzig/Papaux Trio”, créé en 2002 et qui fait preuve d’une belle longévité.
On aurait pu craindre qu’ils aient déjà tout dit, que le présent opus ne soit qu’une resucée des précédents. Ca arrive. Mais pas ici. Car c’est avec une fraîcheur et une énergie intactes que les trois compères attaquent cet Exchange fructueux où le trio sonne comme jamais au service de l’inspiration renouvelée du pianiste et compositeur Jean-Christophe Cholet. L’album attaque très fort, avec “2nd miniature” et le reste est à l’avenant : une musique plus organique, plus “brute”, puissante et percussive et l’on dirait presque affranchie des codes du trio classique piano-basse-batterie. Une musique libre et décomplexée, où les trois instruments jouent à échanger les rôles avec une stupéfiante fluidité, la contrebasse de Känzig et la batterie de Papaux sortant plus souvent qu’à leur tour des frontières de l’accompagnement.
C’est un album du renouveau, totale réussite de trois musiciens complices, sûrs de leur fait et qui n’ont pas eu peur d’explorer de nouveaux chemins aux lisières de la musique classique, du jazz, de la pop, du rock parfois…
Avec son univers, sa “tonalité” générale, “Exchange” aurait pu être signé d’un autre trio aux initiales mythiques, E.S.T. ! Vous savez quoi ? C’est un compliment !
On est donc d’autant plus contents de les accueillir aux Samedis du Jazz (le 22 novembre) ! JLD (Neuklang/Abeille Musique)

nicodritrio
Originaire de Picardie mais parisien depuis pas mal d’années, le pianiste Nicolas Dri s’est entouré de ses amis Sébastien Maire à la contrebasse et Andreas Neubauer à la batterie pour enregistrer ses compositions. Le trio a beaucoup joué dans les salles parisiennes, mais il vient juste de sortir son premier cd, Precious Liquids, titre qui renvoie à l’artiste Louise Bourgeois. Et parce que plus on est, mieux c’est, les trois musiciens ont invité des gens qu’ils aimaient bien à partager des sets. Le trombone de Glenn Ferris apporte sa sonorité très pure dans deux morceaux et le saxo de Boris Blanchet (remarqué sur Place au Jazz 2013 aux côtés du contrebassiste Géraud Portal) s’introduit dans d’autres. Ces souffles s’intègrent parfaitement au trio de base. Le quatuor à cordes Well String Quartet crée une profondeur discrète sur plusieurs sets.
Sur des thèmes structurés, les compositions mélodiques de Nicodri Trio développent un jazz léger et chantant. L’apparente facilité tient autant à la qualité des musiciens qu’à leur complicité. Ils savent y faire pour nous entraîner dans leur musique. Alors laissons nous aller avec plaisir… BC (Ici Label)

bogeIl y a quelques mois déjà sortait The world begins today, un petit bijou d’Olivier Bogé. Après avoir conquis un haut niveau au piano récompensé par une kyrielle de prix, Olivier Bogé s’est mis à jouer… du saxophone. Son premier disque, “Imaginary Traveler”, avec Tony Paeleman au piano et Fender Rhodes, Pierre Perchaud à la guitare, Nicolas Moreaux à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie, a fait un agréable bruit dans le Landerneau du jazz. Pour ce deuxième opus, il s’entoure de Tigran Hamasyan au piano, Sam Minaie à la basse et Jeff Ballard à la batterie, rien que ça. Ses neuf compositions se déroulent avec une vigueur époustouflante. Un jazz fluide, très vif, mélodique, plein d’influences diverses, populaires comme savantes, un jazz qu’on adore parce qu’il rassemble en lui l’histoire et l’invention, la rigueur et le plaisir, l’énergie, le feeling et le plaisir. Olivier Bogé, un petit Toulonnais de trente ans, un nom à retenir. BC (Naïve)

Novembre 2014

ronald-baker
Le Ronald Baker Quintet, que le chanteur trompettiste a formé il y a dix huit ans, en 96, sort début novembre son septième album. Les cinq compères, Alain Mayeras au piano, David Salesse à la contrebasse, Mario Gonzi à la batterie et notre ami Jean-Jacques Taïb au sax et à la clarinette, ont travaillé sous la houlette du leader le répertoire de Nat King Cole. Le résultat est une magnifique relecture de l’œuvre du grand crooner des années cinquante, pianiste et fou de rythm and blues. Pour retrouver l’émotion de la voix du “petit môme de Chicago”, Ronald Baker a fait appel à deux chanteuses, China Moses et Michele Hendricks, qui apportent la profondeur et la puissance de leur chant à ces morceaux d’évocation. Jesse Davis au sax alto et l’orchestre à cordes de l’Alhambra-Colbert amènent le son des années cinquante (“I love you for sentimental reasons”) et le swing nostalgique se met alors tout à fait en accord avec cette époque de comédies musicales au sommet de leur génie. On s’y croirait, et c’est bien la réussite de ce travail. Bien plus qu’un revival, c’est une magnifique promenade dans l’œuvre de Nat proposée par des musiciens hors pair qui connaissent sur le bout des doigts les subtilités de leur art.
BC (Cristal Records distribué par Harmonia Mundi)

Octobre 2014

matthieu-mathouret
Fruit d’un Kisskiss Bankbank réussi, Small Streams, Big Rivers, le dernier cd du Bounce Trio, vient de sortir il y a quelques jours. Matthieu Marthouret, le leader du groupe, apporte une coloration bien particulière à certains thèmes, reprises ou compositions nouvelles. Son orgue électrique, assez rare dans le paysage du jazz contemporain, renouvelle une énergie qui a été pendant quelques temps un peu galvaudée. Les fonds sonores de la variété à l’orgue ont un peu terni l’instrument. Matthieu retrouve là une expression travaillée et authentique. Le saxo ténor de Toine Thys ajoute une grande légèreté au son global du groupe, rythmé par la batterie précise de Gautier Garrigue. Même si ces trois jeunes musiciens sont très soucieux de leur technique et travaillent profondément leur musique (“reprise” de Chopin ou rythme complexes), ils gardent une spontanéité entraînante et nous emmènent dans des swings enlevés (Joe) ou des reprises revisitées (Visions, de Stevie Wonder). Très beau travail d’un groupe soigné qui fera certainement un long chemin. BC (Absilone Digital)

peiraniEncore un étonnant duo sorti juste avant l’été, celui d’Emile Parisien au saxo soprane avec Vincent Peirani à l’accordéon, qui nous donnent Belle époque. Ces deux surdoués, étoiles montantes qui nous arrivent de Marciac et de Paris, se sont rencontrés autour de Daniel Humair. En Corée, au cours d’une tournée en quartet avec lui, ils ont joué dans un club en duo. Et l’aventure était partie. Siggi Loch, le patron du label ACT, leur a proposé de construire un répertoire autour de Sydney Bechet. Et nous voilà donc avec “Egyptian Fantasy” dans une version presqu’enfantine, où le saxo de Parisien imite le son de la clarinette du maître, alors que l’accordéon colore le standard en rengaine populaire. Mais au milieu des standards, quelques plages expriment au mieux la personnalité des deux interprètes, le superbe “Hysm”, par exemple, où Emile Parisien concentre toutes ses connaissances du folk mondial en un sublime lamento. Ou “Le cirque des mirages”, qui permet à Vincent d’installer son univers. A noter un remarquable “St James Infirmary”, entre recherche sonore et fanfare des beaux arts. C’est plein d’intelligence et tellement joyeux. Deux magnifiques trublions pleins d’énergie et totalement décomplexés tant leur technique est riche, qui vont chercher le meilleur d’eux mêmes, dans l’esprit de Marciac, et nous le confient. BC (ACT Music)

clausenThomas Clausen, pianiste et compositeur danois, nous envoie régulièrement sa musique pleine de réflexion et de profondeur, comme son avant dernier cd en trio, “Sol”. Pour sa récente livraison, Morning, Dreaming, il a fait appel à Steve Swallow pour un magnifique duo, non seulement d’instrumentistes, mais de compositeurs. Le pianiste installe un son clair, avec un jeu très classique qui nous fait explorer des mélodies structurées qu’il parcourt avec une sérénité très agréable. On sent la maîtrise sans qu’elle soit déplaisante, bien au contraire. D’ailleurs, il n’hésite pas à gauchir son jeu au Fender Rhodes pour des mélodies dynamiques avec une sonorité bien particulière. Quant à Swallow, il nous promène toujours dans ce jeu qu’il a inventé de basse électrique qui prend à la contrebasse son swing et à la guitare électrique sa puissance mélodique. Il sait comme personne d’autre s’introduire dans un morceau, faire galoper le rythme comme au bon vieux temps, mais franchir les limites dans l’aigu, faire résonner ses cinq cordes avec un doigté reconnaissable entre mille. Tous deux, qui ne sont plus de toute première jeunesse, se prennent à rêver, le matin… Ca s’écoute comme on rêve, sans rien contrôler, sans forcément s’en souvenir. Parce que c’est à l’opposé du cauchemar. BC (Stunt Records / Sundance Music)

together
Après le duo très classique de Clausen et Swallow, voici, avec Together, together, une autre proposition bien différente. Daniel Erdmann au saxo et Christophe Marguet à la batterie se sont rencontrés il y a quelques années, et se sont plus. Après de nombreuses séances d’improvisation, d’échanges, de discussions et d’essais, ils ont décidé d’enregistrer cet album en y introduisant quelques thèmes standards mais surtout des compositions nouvelles. Ils nous font réellement entrer dans leur travail, et c’est cet aspect de proximité qui émeut. Le souffle de Daniel Erdmann est brut, simple, il nous murmure à l’oreille, comme il le ferait à celle d’un confident, des mélodies fluides qui vont chercher toute l’expressivité du saxo ténor. Et Christophe Marguet varie ses manières de jouer des caisses, passant de moments presque free soulignés par le saxo à des rythmes quasi militaires menés jusqu’au bout de leur énergie. Un duo étonnant, rare, pas facile mais prenant, plutôt du côté de la recherche sans en rajouter. Deux musiciens accomplis qui s’accordent à merveille : together deux fois ! BC (Abalone AB016 – Distribution Muséa)

Septembre 2014

vipersdragProfessionnels et amateurs de jazz se réjouissent aujourd’hui de la renaissance du légendaire label de jazz des années 60, Impulse ! qui a produit des musiciens tels John Coltrane, Charles Mingus, Archie Shepp, Keith Jarrett ou même Duke Ellington. Après plusieurs années de sommeil, Viper’s Drag, d’Henry Butler et Steven Bernstein, que l’on a vus sur scène le 11 juillet au Nice Jazz Festival, le réveille en fanfare.
Henry Butler est un chanteur pianiste aveugle de la Nouvelle-Orléans, né en 1949 et installé à New York en 2005 après l’ouragan Katrina. Son cadet, Steven Bernstein (il est né en1961), est trompettiste, également arrangeur, compositeur et chef d’orchestre new-yorkais. De leur rencontre est née l’envie de rendre hommage aux jazz et blues des origines, celui du swing de Fats Waller ou Jelly Roll Morton, et à la bonne vieille musique de rue de New Orleans. Accompagnés de neuf musiciens, les “Hot 9”, Butler et Bernstein se régalent à jouer une musique tonique, explosive, qui explore toute la palette du style neo-orléanais. Ils lui apportent toutes les ressources de leur inspiration et de leur “background” musical, lui conférant une nouvelle vigueur.
Il suffit d’écouter “Dixie Walker” et de fermer les yeux : on y est, au cœur du “Vieux Carré”, en train de se dandiner derrière un brass-band, transporté dans cette ambiance si particulière qu’a fort bien rendue la série “Treme”, dont nous vous disions grand bien ici même. Goûtons la douce morsure de ce “Viper’s drag”, et apprécions sans modération son déliceux poison… DD (Impulse / Universal)

Août 2014

puss-n-boots
On n’était déjà pas bien sûr que Norah Jones soit une chanteuse de jazz… On est aujourd’hui certain qu’elle n’est pas non plus une chanteuse de folk ni de country.
La preuve vient de nous être administrée avec le groupe Puss n’ boots, où la fille de Ravi Shankar et deux donzelles de son acabit (Sasha Dobson et Catherine Popper), s’attaquent dans No fools, no fun à ce qu’elles imaginent être le style folk, mais avec tant d’application maniérée, tant d’afféteries et de fausse candeur, tant de singeries et, au fond, un tel manque d’authenticité que l’entreprise vire très vite à la caricature involontaire.

Et on ne parlera pas des musiciens, qui annonent littéralement leur partie… Alors quand vient le moment où le trio infernal s’autorise à reprendre le mythique “Down by the river”, de Neil Young, l’envie nous prend de crier : halte au feu !!! et de sortir la boîte à claques…

csny
Si l’on veut entendre du Neil Young – et de la musique folk en général –, il faut sans hésiter casser sa tirelire et acheter le triple album CSNY 1974 tout juste sorti chez Rhino. CSNY, c’est bien sûr Crosby, Stills, Nash and Young, ressuscités par Graham Nash dans un opus dédié à leur tournée 1974. D’accord, c’est plutôt mal enregistré, souvent assez mal chanté (on ne buvait pas que du lait cru à l’époque, et l’herbe poussait dru !), joué parfois assez approximativement… et pourtant le miracle opère. Le quatuor magique, que des querelles d’ego menèrent à la dissolution, était plus que l’addition de fortes personnalités de la musique folk : un vrai groupe dont la cohésion produisit un répertoire et un style uniques.
Tout mal foutu qu’il soit, CSNY 1974 enterre ainsi très profond les vocalises “easy listening” évoquées plus haut, et nous entraîne, ravis, sur les chemins hier fleuris des années “peace and love”, d’où sont sortis les plus grands folk singers, avec leurs mélodies souvent inoubliables et des textes qui avaient – vous savez quoi ? – du sens… JLD
No fools, no fun – Puss n’ boots (Bluenote) / CSNY 1974 – Rhino (3 cd, un dvd, un livret de 180 pages)

Juillet 2014

tjf
Avec le répertoire de son dernier album, Dernier Appel, (sorti le 2 juin 2014) Tiken Jah Fakoly, avait entraîné un public conquis, malgré la pluie et la boue, lors du dernier festival Orléans’Jazz 2014 dans son concert de clôture.
Enregistré entre Paris et Bamako, “Dernier appel” est un cri d’urgence. Tiken Jah Fakoly y lance un appel à la population africaine, l’exhortant à se révéiller, se mobiliser et relever ses manches pour sauver l’Afrique. Un inlassable message que cet artiste engagé martelle dans “Le Prix du Paradis”, “Too Much Confusion”, “Diaspora” ou “Quand l’Afrique va se réveiller”.
Pour cet album, Tiken Jah Fakoly, symbole du reggae africain, a choisi d’utiliser dix instruments traditionnels différents (balafon, dundu, djembé, sokou…) au lieu de trois habituellement. Il donne ainsi une couleur plus africaine que jamais à ses chansons, mêlant des cuivres, des cordes et des chœurs à ces instruments traditionnels, avec plusieurs invités, dont Alpha Blondy.
Ses textes sont façonnés avec des mots simples, en anglais ou en français, ce qui les rend plus percutants encore. Il nous offre également deux ballades, superbes et émouvantes, chantées en dioula, sa langue maternelle, et accompagnées d’instruments mandingues : “Tata”, qui raconte un amour perdu et “Zaya” qui évoque la mort… DD (Barclay)

Tiken Jah Fakoly, de son vrai nom Doumbia Moussa Fakoly est né le 23 juin 1968 à Odienné, en Côte d’Ivoire. Il est issu d’une famille de guerriers mandingues. Son engagement l’a contraint à l’exil au Mali, à Bamako.

lastdance
En 2007, Keith Jarrett et son acolyte Charlie Haden se sont enfermés dans le studio du pianiste de Cavelight à Oxford dans le New Jersey. Ils ont enregistré une dizaine de sets. Manfred Eicher, le patron d’ECM, vieille connaissance et ami des deux musiciens, a récupéré les enregistrements, les a mastérisés et aujourd’hui sort sur le marché ce duo, Last Dance. Les deux musiciens se sont rencontrés il y a une cinquantaine d’années ; Charlie Haden faisait partie du premier trio du pianiste, dans les années 70. C’est dire s’ils se connaissent. Et pourtant ils restent presqu’opposés. Keith Jarrett nous emmène toujours dans son style ampoulé, un peu baroque, puissamment mélodieux, très riche en notes qui ne cessent de s’enchaîner quasi naturellement pour parcourir tous les recoins possibles de la mélodie, en explorer tous les méandres et dessiner au final bien plus que les thèmes abordés. Charlie Haden pour sa part est toujours dans la sobriété qu’on lui connaît, pas une note de trop sur sa contrebasse au son très pur, mais tout ce qu’il faut pour une présence terriblement efficace apportant une structure exemplaire. Même ses solos, magnifiques, restent sobres et retenus. En ce mois de mars 2007, ils ont repris des thèmes classiques du jazz mondial, et créé un moment de grâce, une sorte de havre de sérénité, eux qui pourtant, ou peut être parce que, ont eu un rôle si important dans les moments hystériques du free jazz. On espère que cette Last dance ne soit pas la dernière ! BC (ECM)

Juin 2014

meajamIls sont quatre de la région de Toulouse. Après avoir joué au gré du plaisir, ils ont formalisé leur groupe en 2010 sous le nom de Meajam. Sur leur album, “Dans l’herbe”, Les compos du pianiste Xavier Faro font appel à de multiples influences, à toutes les musiques qu’il aime, la soul, le funk, le jazz. Et peut-être même peut-on y trouver un rappel de folk français, disons de musique traditionnelle populaire. Mais avec toujours un rythme jazzy, une mise en forme propre au groupe. Alain Angeli aux saxos apporte sa chaleur émotionnelle et développe sa partie avec légèreté. Le contrebassiste Emmanuel Forster inscrit l’ensemble dans ce jazz moderne, pointu, alerte, précis et heureux de se montrer qui fleurit depuis plusieurs années, point de vue largement partagé par Baptiste Dechabaneix à la batterie. Le quartet a vraiment trouvé un son qui lui permet de naviguer dans toutes ses influence en restant toujours à l’aise. Dix plages pleine d’entrain, de plaisir, de promenades bucoliques où alternent chorus et échappées solitaires ou à deux pour un jazz qui parcourt des terrains connus mais tellement agréables. BC (Cristal Records)

countryIl a roulé sa contrebasse sur pas mal de chemins, de sa Bretagne natale aux US, dans des formations diverses et avec des grands du jazz. Mais certains l’ont retenu, comme Gary Burton, célèbre vibraphoniste. Avec son frère Jean-Baptiste, lui même vibraphoniste et organiste, Gildas Boclé sort son septième album, un très beau Country roads.
Sur la base d’un trio instrumental, constitué des deux frères et d’un batteur (Marcello Pellitteri, Simon Bernier et Manhu Roche qui se remplacent), Gildas invite différents intervenants et amis pour partager un jazz alerte, construit, fluide. Beaucoup de guitare (Nelson Veras, Taofik Farah et Jérôme Barde), un saxo ténor (Walt Weiskopf), un piano (Florent Gac) viennent dialoguer avec le vibraphone de JB Boclé, un son que l’on n’entend plus très souvent et qui prend une attachante couleur revival, et la contrebasse de Gildas, qui excelle dans de grands moments à l’archet très prenants. Douze excellentes plages de jazz en hommage à Gary Burton, qui avait sorti en 1969 un disque intitulé Country roads & other places. BC (Absilone/Socadisc. Diffusion Lamastrock)

novox
Ils sont sept de la région de Saint-Etienne et Lyon, et, pour leur troisième album, Over the Honeymoon, se sont donné pour thème le son des films de la “blaxploitation”, ces œuvres des années 70, 100 % noires, qui s’emparaient de la réhabilitation du personnage noir à l’écran. Tous les grands noms de la musique funk de l’époque ont participé aux bandes originales, James Brown, Marvin Gaye et même Herbie Hancock.
Drôle d’idée, tâche risquée tant elle est difficile. Mais Novox s’en sort plus que bien. Les soufflants, Benjamin Meunier à la trompette et Grégory Ivanoff au saxo, s’en donnent à cœur joie, Pierre Gauthier à la guitare accentue le son rauque de ces années folles, Jane-Lise Meunier à la basse et Arnaud Izoulet à la batterie insufflent une tension continuelle, et Jean Romeyer au Fender contribue à l’ambiance années 70. Le DJ Mix Mastar Matt lance parfois ses touches de voix piquées dans ses archives. Un tonus salutaire, d’excellents riffs et une grande cohésion de groupe font de ce cd un moment de funk intelligent, groovy comme on les aime, immédiat, entraînant et humoristique. Belle réussite. BC (Inouïe Distribution)
Ils seront le 27 mai au Café de la danse à Paris avec Cherry Boop, chanteuse de soul 60’s et de funk avec parfois des envolées free-jazz.

vestrylamento
En 2013 sortait en Suisse Vestry Lamento, un cd du trio Marc Perrenoud. Il nous est arrivé en France il y a deux mois. Formation archi-classique s’il en est, ce trio, “le plus petit groupe qu’on puisse imaginer” comme le souligne Marc Perrenoud, pianiste leader, comprend Marco Müller à la basse et Cyril Regamey à la batterie. Ils ont tout trois flirté avec tous les genres de musiques pendant leur formation, et ont acquis une très grande connaissance des classiques, auxquels ils se confrontent parfois. Dans “Vestry Lamento”, ce sont en majorité des compositions nouvelles de Marc, des plages à l’image du groupe : classiques mais jeunes, savantes et pourtant fluides, virtuoses mais sans chichis. Il suffit de se laisser aller à ces jeux, de suivre ces mélodies magnifiquement orchestrées entre eux trois. La dernière balade, “Nympheas Blues”, est particulièrement réussie. On est en plein dans le jazz moderne que nous propose cette génération montante un peu partout, des musiciens hors pair qui adorent jouer en toute liberté ce jazz subtil et envoutant, tant ils ont intégré leur savoir-faire. Ils iront loin. On les retrouvera, c’est certain. BC (Challenge Record Int.)

Mai 2014

tricycle
Ils sont trois jeunes musiciens de la région de Strasbourg, ils sortent leur premier cd, Le Tricycle, et ils ont raison. Jean-René Mourot aux claviers (qui a déjà sorti un cd de piano solo), Adam Lanfrey à la contrebasse et Arthur Vanfelt à la batterie jouent un jazz léger et pourtant profond, simple bien que savant, agréable, séduisant.
De solides références jazzistiques émergent parfois, à partir desquelles le trio construit des développements fluides, originaux, même s’ils ne sont pas du côté d’une recherche formelle poussée. Et quand ils embarquent sur leur tricycle un quatrième compère, Michael Alzon au saxo sur deux plages, c’est encore plus convaincant. L’équilibre du groupe est meilleur, la chaleur du souffle apporte une émotion plus intense dans ce jazz déjà prenant. Une belle réussite… BC (Momentanea)

omer
Sans pourtant se connaître, les deux bassistes israéliens Avishai Cohen et Omer Avital sont arrivés à New York en 1992. On sait la carrière du premier, que l’on a pu écouter au festival d’Orléans en 2009 et qui revient en 2014.
Omer Avital a lui aussi un parcours bien rempli, qui est en train d’éclater. Son nouveau cd, New Song, dans la lignée des derniers sortis, le prouve. Avishai Cohen, l’autre, le trompettiste, déploie tout son talent dans le groupe, bien soutenu par Daniel Freedman à la batterie, Yonathan Avishai au piano et Joel Frahm au saxo. Omer Avital a composé des morceaux largement habités par toutes les influences qu’il a reçues de son père marocain et sa mère yéménite. Il nous chante des chansons de juifs d’Orient, nous emmène dans les souks, mais aussi dans les boîtes de New York, il y a du swing et du groove, ça bouge tout le temps. Tous les cinq, musiciens hors pair, nous communiquent leur énergie avec une décontraction réjouissante. Cette“école” israélienne est vraiment très présente, et tant mieux pour le jazz. BC (Plus Loin Music)

Avril 2014

mehldau
On savait Brad Mehldau avide d’expériences, n’hésitant pas, même, à se fourvoyer dans des essais peu réussis avec son ami Joshua Redman. Cette fois ci, c’est avec un percussioniste-batteur de hip-hop et drum’n'bass, Mark Guiliana, qu’il ose sortir ses claviers électriques. Et Taming the dragon est une formidable réussite. Brad et Mark nous emmènent tout de suite au cinéma, dans la lignée de Kerouac et d’Easy Rider avec Hopper, mais les motos vont décoller très haut dans l’espace, et dans toutes les musiques que Brad a écoutées, dont il tire la substantifique moelle. Avec son Moog et son Fender Rhodes, il nous sort des solos de guitare à la Hendrix, de grandes plaintes sidérales à la Popol Vu dans Aguirre, des ambiances diverses mais parfaitement dominées. On retrouve même dans les sons électriques déformés son doigté bien particulier sur le clavier. Mark Guiliana, d’une inventivité incroyable, fait remonter des bulles du fin fond d’un abyme de sons. Souvent, on ne sait qui des deux fait quoi, tant leur symbiose est réussie. D’où le nom mérité du duo.
Alors bien sûr, ce n’est pas du jazz dans la stricte définition. Qu’elle est-elle, d’ailleurs. Mais, comme dit François Couturier en parlant de sa musique, “seuls des musiciens de jazz peuvent la jouer”. Alors, aux amateurs de jazz de l’apprécier. Ils ne seront pas les seuls. BC (Nonesuch Records)

nils
Le tromboniste suédois Nils Landgren non seulement souffle dans son tuyau à coulisse, mais joue de la voix aussi. Une voix fragile, qui module des ballades classiques parmi les classiques, qui apprivoise l’énergie pure de Tina Turner, la mélodie bien construite de George Harrison, de Mr Mister ou de James Taylor en une mélodie qui s’enroule autour de vous sans vous lâcher. On pense parfois à Chet Baker, sans ce côté tragique venu de l’au delà. Nils est bien parmi nous, et rend un vibrant hommage à cette Eternal Beauty féminine, mais surtout musicale, ces airs polis par l’histoire comme des galets par la mer, et qui font toujours leur effet parce qu’ils permettent à chaque fois à l’interprète de se livrer.
On avait connu l’énergie décapante de Nils Lundgren et de son Funk Unit. Voici un autre aspect du personnage. Crooner sans complexe, il nous livre en plus des plages de trombone troublantes et magnifiques, bien entouré à la guitare par Johan Norberg, à la basse par son vieux compagnon Lars Danielsson, au piano par Michael Wollny et à la batterie par Rasmus Kihlberg. BC (Act)

Mars 2014
craig-hero
Jimmy Smith a été un jazzman important de la deuxième moitié du XXe siècle. Virtuose de l’orgue Hammond, il a installé un son particulier qui correspond bien aux années 60 et 70. Craig Handy, aujourd’hui l’un des piliers du Mingus Big-Band, a eu l’idée de revisiter ce petit coin de l’histoire du jazz.
Avec Craig Handy & 2nd Line Smith, il s’empare du répertoire de Jimmy et le “ré-invente en mélangeant l’énergie d’un quintet de jazz contemporain à une ligne de brass band”, comme il résume son projet. Et le résultat est convaincant. Entouré d’excellents musiciens, Kyle Kochler à l’orgue Hamond et Matt Chertkoff à la guitare, pour ne citer qu’eux, il sait retrouver au sax des sons un peu nostalgiques de ces années là, et pourtant terriblement dynamiques. Ca swingue, ça balance et ça donne envie de danser, ce qui était aussi son intention. Et avec des invités comme Winton Marsalis à la trompette et Dee Dee Bridgewater au chant, l’affaire est gagnée. Dee Dee avait beaucoup chanté avec Jimmy Smith. Elle se lance ici dans un Sunny Side éblouissant.
Newyorkais qui se produit peu en Europe, Craig Handy réussit dans ce cd un mélange très séduisant de jazz archi-classique et traditionnel avec une patte contemporaine. BC (OKeh-records)

supersonic
On a vu – aperçu – Thomas de Pourquery en juin dernier, lors d’une soirée très arrosée de l’Hôtel Groslot, où notre ami du Nuage en Pantalon avait programmé le dernier opus de John Greaves. Thomas est un chanteur-saxophoniste-compositeur qui adore tenter des expériences. Il sort un cd, Play Sun Ra, absolument “space” qui capte les relents musicaux de Sun Ra, ce dieu soleil de Harlem complètement barré dans une histoire hors du monde, avec tout de même un big band qui le servait dans ses délires. La musique de Sun Ra est totalement réinvestie par Supersonic, le groupe formé par Thomas avec ses amis rencontrés au CNSM de Paris, Laurent Bardaine, Fabrice Martinez, Edward Perraud, Fred Galiay et Arnaud Roulin. “Je partage avec eux le même amour de la transe, de la mélodie et de l’improvisation”, a déclaré Thomas de Pourquery dans une émission d’Open Jazz, sur France Musique. On ne sait pas trop qui joue de quoi, mais le résultat est envoutant. Dans une veine post moderne qui mélange tous les genres, rock, pop, jazz et chansons, attitude également chère à John Greaves, cet album nous entraîne dans de grands moments lyriques, rythmés, presque lourds et pourtant totalement prenants, avec cette voix de Thomas qu’on dirait en train de sortir du ventre de sa mère. Une grande expérience, passionnante mais risquée, sur laquelle les aventuriers du son devraient se précipiter. BC (L’autre distribution)

michto-album-rectoIls s’appellent Swingin’ partout. Ils sont du Nord et ça fait une dizaine d’années qu’ils sillonnent l’Europe avec leur jazz manouche très proche de Django. D’abord par le type de formation : Jérémie Levi-Samson au violon et Nicolas Lestoquoy à la guitare, Giovanni Colletti à la contrebasse et Nicolas Peyronnet aux percussions. Un pianiste est venu les rejoindre, Paul-Alain Fontaine, transformant le quartet de base en quintet. Ils ont mêlé leurs diverses influences tout en restant dans le même registre, invitant parfois des amis (trombone, accordéon, trompette) à partager leur swing. Et cela a donné l’abum Michto.
Musique légère et entraînante, ils savent installer des ambiances d’Europe de l’Est ou de balloches endiablés, des rumbas ou du tango. Mais toujours dans cette tonalité jazz qui les réunit tous. Non sans humour et avec beaucoup de savoir-faire. BC (www.swingin-partout.com)

2287 X
On sait que Carla Bley et Steve Swallow ne font pas que de la musique ensemble. Ils ont ouvert leur couple à leur vieil ami, Andy Sheppard, qui joue avec eux depuis la fin des années 80. En reprenant, avec Trios, des thèmes de Carla sortis avec son big band, ils se racontent leur intimité, puisque tous trois ne vivent que par et pour la musique.
Au-delà du swing, les paroles passent par l’essentiel, le plaisir de la note, l’excitation de la narration, la jubilation du dialogue. Carla, toujours aussi inventive pour installer une atmosphère (plage Vashkar, par exemple), plane sur son clavier avec une sérénité digne de Debussy, de Satie parfois, d’elle-même surtout. Steve passe de la section rythmique où il galope comme au temps du be-bop (Les trois lagons), à la section mélodique ou sa guitare devient chantante, lyrique. Quand à Sheppard, le petit jeune, il trouve des accents d’une profondeur à couper le souffle. Et tous trois s’écoutent, se devinent, s’amusent sous l’œil, ou plutôt l’oreille, de Manfred Eicher, peut-être le quatrième membre de ces trios. ECM veut dire “Edition of Contemporary Music”. On y est. BC (ECM)

Février 2014

avishai
Avec un rythme soutenu de production, Avishai Cohen a sorti fin 2013 un nouvel album, son douzième en France. Qui tranche un peu sur les précédents. Il nous avait mené d’un jazz « pur », format quartet avec des musiciens de jazz, à des promenades dans le folklore juif et d’Europe de l’Est, tout en gardant sa base jazzistique. Pour Almah, ce nouvel opus, il a composé de la musique presque classique pour un trio de jazz (Nitai Hershkovits au piano, Ofri Nehemya à la batterie et lui-même à la basse) entouré d’un quatuor légèrement plus grave qu’à la grande époque (deux violons altos, un seul soprane et un violoncelle) avec en plus un hautbois. De la musique romantique qui petit à petit se rapproche de la musique arabe andalouse. Un étonnant moment où l’on reconnaît, dans une forme très salon viennois, le style et les mélodies de Cohen. “Toutes les musiques sont en moi”, confie le bassiste compositeur au Nouvel Obs. Et c’est réjouissant. Mais Avishai Cohen n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il déroule ses mélodies sur du swing débridé. Ce dernier cd, tout intéressant qu’il est, manque un peu de chaleur, de punch et d’impro. Ce sera pour le 13e cd, bientôt ? BC (Parlophone)

Adobe Photoshop PDF
C’est une tribu de Bordeaux. Ils se sont regroupés autour de Jean-Michel Achiary et s’appellent le Collectif Tribal Poursuite ou, selon les occasions et les lieux d’intervention, l’Elephant Brass Machine. Ils jouent un jazz métissé de big band, d’afro et de swing pur, avec des formations à composition variable.
Après avoir beaucoup joué en concert ou dans des festivals, dans des salles ou dans la rue, ils sortent leur premier cd, Africa son, et c’est une réussite. Dix sept morceaux qui leur ressemblent, d’inspiration aussi diverse qu’un thème de Mc Coy Tyner ou une chanson française du XIXe, un chant traditionnel japonais ou une complainte yoruba. Tout cela dans un swing communicatif, avec souvent des percussions diverses et des cuivres soutenus. Certains thèmes restent sur le mode intimiste du trio, d’autres nécessitent une fanfare réjouissante. Et parfois tout le monde se retrouve pour un instant de joyeuse communion. Ils sont nombreux, ils ont la pêche et ils aiment ça. Que demander de mieux ? BC (www.tribalpoursuite.fr)

a-ferber
Ancien du big-band du club new-yorkais “Village Vanguard” et du “John Hollenbeck’s large ensemble”, le tromboniste Alan Ferber avait fait une entrée remarquée dans l’univers des grandes formations avec le “Chamber songs” (2010) de son “nonet plus cordes”. Nous avions souligné ici la qualité d’écriture et la séduction sans esbroufe de cet album intimiste brillant déjà d’éclats très prometteurs.
Promesses tenues avec March sublime (2013) où Ferber attaque de front l’écriture pour big-band, adossé à un ensemble de dix-neuf musiciens tous-terrains. Huit compositions subtilement arrangées nous y invitent à déguster toute la palette de l’esthétique big-band, entre classicisme très “old school” et incursions dans l’univers du jazz le plus contemporain. Ferber a tout compris et parvient à imposer un univers personnel qui n’a pas à rougir de la comparaison avec ceux de Maria Schneider, John Hollenbeck ou Darcy James Argue, qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé dans le genre. “March sublime” était d’ailleurs sélectionné aux Grammy Awards 2014.

habitat
On n’en dira pas autant de la canadienne Christine Jensen, dont l’album en big-band Habitat est une vraie déception après les espoirs suscités en 2010 par “Treelines”. A force de s’épuiser à vouloir imiter Maria Schneider, c’est nous qu’elle épuise, avec un album décousu, brouillon et assez laborieux. N’a pas de génie qui veut ! Qu’elle fasse avec son talent, ce ne sera déjà pas si mal. JLD
Alan Ferber big-band, “March sublime” (Sunnyside)
Christine Jensen Jazz Orchestra, “Habitat” (Justine Time records)

Janvier 2014

point-du-jour
Tous deux originaires du sud-est, le guitariste Cyril Achard et le percussioniste/batteur Frédéric Pasqua se connaissent de longue date. Ils se sont enfermés cet été dans un studio pour enregistrer les neuf morceaux de l’album Le point du jour. Certaines compositions ont déjà été rodées en concert, d’autres résultent du travail récent avec un troisième compère, le contrebassiste Pierre-­François Maurin.
Invité sur trois pistes, le bugliste Yoann Loustalot vient prêter sa profonde sonorité au trio. Dans un travail très riche à la guitare sèche amplifiée, Cyril Achard refrène sa virtuosité pour chercher plus une expressivité calme et sereine, nous promenant dans des mélodies ornées et transparentes que la contrebasse souligne avec discrétion et efficacité. Le batteur occupe lui aussi son espace, inscrivant cette musique dans le giron du jazz, du rythme structuré où poser ses pieds pour continuer la balade.
Les amoureux de la guitare y trouveront leur compte, mais les autres sont invités à suivre le guide, ils ne seront pas déçus. BC (distribué par GuitareEuroMedia).

saythattosaythisHéritier d’une famille de musiciens (son père, ses oncles, son grand père et qui peut dire avant…), Troy Andrews, dit Trombone Shorty, parce que déjà tout petit il se baladait dans les fanfares de Treme à la Nouvelle Orléans, vient de sortir cet été son troisième opus avec le band qu’il a créé, Orleans Avenue. Say That to Say This est dans la ligne des deux premiers, un mixte savant suprafunkjazz, comme l’appelle lui même le leader du groupe, et on peut rajouter une dimension rock. Trombone Shorty chante comme les rappeurs et/ou comme les bluesmen, pousse de magnifiques coups de gueule avec son trombone et surtout s’entoure de musiciens bien rôdés qui accentuent ce groove implacable. La section de soufflants, Dan Oestreicher, saxophone baryton, Tim McFatter, saxophone ténor, et Trombone Shorty himself qui n’hésite pas à souffler dans son cor, entretient un feu continu que la basse, en la personne de Mike Ballard, rythme de manière très funky, la guitare de Pete Murano et la batterie de Joey Peebles complétant la tableau. Excellents représentants de ce renouveau New Orleans que Katrina a d’une certaine manière boosté, Trombone Shorty et ses acolytes nous livrent quatorze titres pénétrants qui s’installent dans la mémoire pour la journée, sinon pour le week end, comme le dit une des chansons. BC (Verve).

Décembre 2013

grazziaDepuis quelques années fleurit un bouquet impressionnant de voix féminines dans le domaine du jazz. Voici une fleur ouverte au soleil d’Anvers, avec un nom très méditerranéen et des connexions familiales aux US. Grazzia Giu non seulement chante, mais écrit et compose. Elle connaît à fond la pop qui a fait vibrer la génération précédente, se gavant de Beatles, Bowie, Police et aussi de crooners pendant qu’elle faisait des études de piano classique. Et le tout ressort dès qu’elle ouvre la bouche. Chansons très riches donc, sur cet album (Pretend), autant dans les mélodies construites au cordeau de l’efficacité que dans les arrangements aériens qu’elle ponctue de sa voix a la fois chaude et profonde, douce, légère, calme et parfois angoissée. Son band est à l’unisson de la qualité. Lionel Melot au piano, qui connaît parfaitement le monde de la variété, Dominique Di Piazza à la basse, quand même co-concertiste de McLaughin, et Andy Barron à la batterie.
Ce quatrième cd de Grazzia rassemble douze chansons aux ambiances différentes. Le ton est parfois bon enfant, parfois plus accentué. Mais on reste dans ce jazz proche de la variété, avec un balancement très swinguant et une utilisation de la voix assez bluesy. Dommage que tous les textes soient en Anglais, même pour vanter les Champs Elysées… BC (GDW Music)

ligne-sud-cover
Ligne sud trio : piano, basse et batterie, la formation de base, ou vu différemment, Christian Gaubert, Jannick Top et André Céccarelli. Trois musiciens aux bases archi solides, qui ont navigué dans la variété, le pop, le rock, le jazz, les studios et les concerts. A eux trois, ils ont joué avec un nombre incalculable de grands du jazz. Et sur les treize plages composées par Gaubert que propose ce trio fondé en 2002 par Cécarelli avec ses vieux complices, ça se sent. Aisance, calme, volupté, justesse, swing, envolées au piano, mélodies qui portent tout leur savoir-faire, clins d’oeil rapides et malicieux. Un invité, Thomas Savy, vient prêter souffle fort au trio pour nous promener dans des “Lumières citadines”.
L’arrangeur Christian Gaubert en sait long sur la musique. Mais pas seulement. Ce trio se sert de son savoir pour jouer, jouer vraiment, se laisser porter par le plaisir des notes, celui de l’échange et de la mélodie qui roule. Et évidemment, ça marche. On est entraîné aussi. BC (Cristal Records)

Novembre 2013

herveantoine_lalecondejazzlespianistes_w
On connaissait l’Oncle Paul et ses “belles histoires”. Revoilà “l’Oncle Antoine” et sa “Leçon de jazz”, un coffret petit par la taille mais grand par l’ambition.
Plus érudit que jamais, mais sans se départir de cette bonhommie qui rend son propos toujours agréable et très accessible, le pianiste et chef d’orchestre Antoine Hervé a réuni ici six DVD consacrés à cinq monstres sacrés du piano jazz.
Ce sont d’abord trois rééditions : “Oscar Peterson, le swing et la virtuosité” (deux DVD), “Keith Jarrett, pianiste sans frontières” et “Dave Brubeck, les rythmiques du diable” ; plus une nouveauté (“Bill Evans, turn out the stars”) et un inédit (“Thelonious Monk, le griot du be bop” – que des chanceux avaient pu entendre et voir en “live” à la MAM d’Orléans en 2010).
La formule est toujours la même, et elle percute ! Seul au piano, avec une caméra sur le clavier et les mains et une (ou deux) autres en plan plus large, Antoine Hervé explique et exécute les œuvres les plus emblématiques du style des musiciens qu’il présente. Avec des mots simples et précis, mariant histoire de la musique et anecdotes biographiques, explications de notions musicales basiques ou techniquement plus complexes, il réussit cette prouesse de captiver le néophyte comme le musicien plus accompli, dans un exercice exemplaire de vulgarisation intelligente et souriante. Au passage, il démontre également ce dont on se doutait déjà : qu’il est l’un des virtuoses français du piano. Chapeau l’artiste ! JLD (RV Productions)

duchesne
Hugues Duchesne, jeune pianiste vivant actuellement en région parisienne, a monté avec deux amis, Manuel Marchès à la contrebasse et Andreas Neubauer à la batterie, un trio qui commence à tourner dans les salles de jazz de la capitale. Ils ont enregistré un cd, Leon, dans les studios de Laborie-jazz. Mais après le rachat des bandes, ils se sont édités seuls. Et cherchent actuellement un diffuseur.
“Leon” est un très beau travail, entre culture classique très présente et inspiration fluide, entre intros baroques et développements aériens. Et même des voix enfantines, comme des bruitages, amènent différentes ambiances, différentes images, créant une musique proche du cinéma. Un trio au point, qui au long de ces dix plages toutes composées par le pianiste, livre une musique travaillée, chaude et limpide. On attend la suite avec impatience. Un peu de mûrissement gommera certainement le coté légèrement empesé de ce premier cd, comme si Duchesne se sentait encore obligé de montrer son savoir-faire alors qu’il est manifestement très doué. BC
On peut acheter le cd uniquement à la Fnac des Halles, à Paris, ou sur le site www.huguesduchesne.com

Octobre 2013

bbabylon
On avait, en 2009, été emballé (le mot est faible) par Infernal Machines, le premier album de Darcy Jame’s Argue à la tête de sa “Secret Society”, un fabuleux big-band dans la veine du Maria Schneider Orchestra (auquel il emprunte notamment la trompettiste Ingrid Jensen).
C’est peu de dire qu’on avait eu raison de pointer ce premier album comme un chef d’œuvre prometteur !
Avec Brooklyn Babylon, le Canadien persiste et signe et va plus loin encore dans les audaces et le mélange des genres – parfois au sein d’un même morceau. Fantasque, foisonnant et fabuleux hommage à Brooklyn, Babel des temps modernes et ville aux mille contrastes culturels, sociaux, architecturaux, “Brooklyn Babylon” est un maelström musical mené tambour battant. Usant de toutes les ressources du big-band, Darcy James’s Argue nous convie à un voyage initiatique dans les différents quartiers de la ville où résonnent, s’entremêlent et parfois se bousculent les langues et les musiques du monde entier.
Si Maria Schneider n’a pas eu d’enfant, elle a désormais un fils spirituel. Retenez bien son nom : Darcy Jame’s Argue. Avec son extrême inventivité, la richesse de sa palette musicale et son absence absolue de complexes, il n’a pas fini de nous étonner… JLD (New Amsterdam Records).

dave-holland-prism
Dave Holland, qui a travaillé avec Miles Davis, Chick Corea ou Herbie Hancock, s’est entouré pour Prism d’un trio d’Américains brillants, Craig Taborn au piano et Fender, Kevin Eubanks à la guitare et Eric Harland à la batterie. Les morceaux sont signés des quatre musiciens, l’ensemble offre donc une diversité d’inspiration rafraîchissante.
Mais on ne s’y perd pas, loin de là. Avant tout, il y a la guitare de Eubanks qui retient, avec un son très rock des années70, notamment ses notes aiguës prolongées jusqu’à la rupture. Et Dave Holland n’hésite pas à saisir sa basse, ce qui donne par moments des plages très électriques. Mais n’abandonne pas tout à fait la contrebasse, dans des solos d’une grande maîtrise. Le Fender de Craig Taborn amène une autre ambiance, un peu rétro feutrée mais tellement agréable… ou alors son piano résume à lui seul le jazz des dernières années. Holland bien entouré, donc, même si lui même remplit plus que son contrat. Toujours entre rythme et mélodie, il scande les morceaux d’une incroyable jeunesse.
Une musique entre Hendrix et Miles Davis, comme on a pu lire. Et c’est assez vrai. Un cd riche, dominé par les cordes mais avec une douceur que Dave Holland va chercher dans son plaisir de musicien aguerri. BC (Sony Music).

33
Avec les vieux routiers, on n’est jamais sûr. Certains s’endorment au volant, d’autres parcourent sans cesse le même trajet, d’autres encore perdent le nord et s’égarent dans le désert. Mais les trois du trio de base, Henri Texier à la contrebasse, Aldo Romano à la batterie et Louis Sclavis à la clarinette ont su garder une verve incroyable. Toujours fouineurs, ils ont chacun invité un ami à venir partager leur musique, et leur ont demandé de ne pas arriver les mains vides, mais avec une composition.
D’où ce 3+3, et les six s’en donnent à cœur joie. Ils ont tous une culture énorme, jouent avec les autres et avec l’histoire du jazz, se lancent dans des solos magnifiques (celui de Texier, époustouflant) et s’amusent à se renvoyer la balle. N’Guyen Lê apporte la fluidité de sa guitare, Roberto Rava la profondeur émouvante de sa trompette et Bojan Z l’énergie du piano. Chaque morceau a son ambiance propre, puisqu’ils sont composés par des sensibilités différentes.
L’ensemble nous donne plus d’une heure d’un jazz formidable, jouissif et intelligent, riche d’une synthèse parfaitement maîtrisée de personnalités diverses, amies, complices. Un grand cd qui trouve sa place dans les bacs des œuvres marquantes. BC (Label bleu)

tigran_hamasyan_-_shadow_theater
Difficile d’échapper en cette rentrée au dernier opus du jeune prodige Tigran Hamasyan. Arménien de pas encore trente ans, ce jeune pianiste a balayé tous les obstacles en obtenant à 19 ans le prix Thelonious Monk. Depuis, il déploie sans se ménager une énergie communicative et joue avec des grands. Mais pas seulement. En 2011, son album solo “A Fable” avait fait un tabac.
Pour ce théâtre d’ombres (Shadow theater) qui vient de sortir, il s’est entouré de son groupe Aratta Rebirth, c’est à dire Areni Agbabian qui chante, souvent avec Tigran lui-même, Sam Minaie à la basse et contrebasse, Ben Wendel aux cuivres et Nate Wood à la batterie. Comme le nom du groupe l’indique (Arrata désigne une ville antique de l’Arménie), l’inspiration est un retour aux sources arméniennes. A la manière d’un Avishai Cohen, Tigran se replonge dans le folklore de ses origines. Peut être un peu trop. Comme si le poids de l’Arménie bridait son jeu et le faisait s’éloigner un peu trop de l’énergie du jazz. C’est beau, émouvant, mais un peu monotone, et certainement moins inventif que le jazz qu’on avait pu entendre dans le jardin de l’évéché, lors du festival de 2009. BC (Verve)

Septembre 2013
thehalfwaytree
On a entendu Karl Jannuska aux Samedis du Jazz en janvier 2012, accompagnant Sonia Cat-Berro. Karl, d’ailleurs, apprécie beaucoup la voix, surtout féminine… En 2010, il a sorti en tant que leader un très beau cd, Streaming, avec Sienna Dahlen, sa copine canadienne à la voix aérienne. Il remet ça avec The Halfway Tree, sorti il y a quelques mois.
On retrouve presque le même personnel que pour Streaming. Tony Paeleman au piano et fender apporte un son original, Olivier Zanot et Nicolas Kummert, aux saxes, tirent les compos vers le jazz “classique”. La guitare de Pierre Perchaud, aux lignes assez pop, s’enroule avec bonheur aux sax et à la voix suspendue de Sienna. Le violoncelle d’Andrew Downing donne une profondeur presque religieuse à ces morceaux pourtant très légers.
D’origine canadienne mais vivant en France depuis plus de dix ans, Karl Jannuska a fondé le collectif Paris Jazz Underground. Il travaille avec un nombre impressionnant de musiciens, mais garde ses compos pour ses propres albums. Sienna a co-écrit avec lui un certain nombre de chansons. Tout deux, mélodistes avant tout, ce qui pour un batteur est un challenge étonnant, se retrouvent dans une grâce déliée, une élégance qui fait mouche. Avec leurs influences diverses, notamment la pop des années 70, côté Canterbury par exemple, Karl Jannuska et ses ami(e)s construisent petit à petit un son bien reconnaissable et très séduisant. BC (PJU Records).

Août 2013
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Deux pianistes pour le prix d’un dans cette nouvelle livraison de “Dans les bacs”.
Et d’abord un jeune prodige de 26 ans, originaire du Kirghizistan, qui a déjà conquis son pays d’adoption, l’Amérique, où il vit depuis l’âge de 10 ans.
Parfaitement inconnu en France (sauf des auditeurs de WBGO, LA radio jazz new-yorkaise en ligne) Eldar Djangirov nous avait totalement bluffés avec son album Re-Imagination (paru en 2007 chez Sony), qui lui avait valu une nomination aux Grammy Awards. Aujourd’hui, en trio, il sort Breakthrough, et c’est cette même envie de “bouffer du clavier”, à la manière d’un Tigran Hamasyan, qui frappe encore nos oreilles ébahies.
Un jazz tonique, inventif, décomplexé et virtuose, mais jamais gratuit ! Car comme le remarquait récemment le magazine “Jazz Inside” (juin 2013) : “Eldar a su ne pas tomber dans le piège de l’enfant prodige.” A découvrir absolument. JLD (2013, Motema Music).

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Encore un prodige, et une victime de plus du manque de curiosité ou de la timidité des programmateurs hexagonaux : Vijay Iyer, pianiste américain d’origine indienne, déjà 42 ans et pas moins d’une quinzaine d’albums au compteur, en leader. Sans parler des distinctions diverses : “Musicien de l’année” en 2010 pour la Jazz Journalist Association, et “Pianiste de l’année” en 2012 pour le magazine Downbeat…
Avec Accelerando, son dernier album en trio, le pianiste fait entendre sa voix singulière dans le concert des pianistes, installant un univers sonore riche et totalement original que la répétition des écoutes rend chaque fois plus passionnant. Alternant compositions personnelles, nourries de multiples influences, et reprises (“Human nature”, déjà repris en son temps de Michaël Jackson par Miles Davis, ou le superbe “Little Pocket Size Demons” du saxophoniste Henry Threadgill), V. Iyer se joue des mélodies, des harmonies, des accents et des rythmes, maître de la polyrythmie et virtuose des décalages mélodiques, du contrepoint… et des contrepieds ! C’est subtil et élégant, complexe mais toujours extrêmement séduisant, et impeccablement maîtrisé grâce à l’accompagnement sans faille d’un contrebassiste et d’un batteur totalement dans le “mood” (Stephan Crump et Marcus Gilmore). Un maître à découvrir d’urgence, lui-aussi. JLD (Act Music).

Juin-juillet 2013
oavitallOn va finir par se ranger à l’avis d’Avishaï Cohen (le contrebassiste) qui déclarait lors du dernier “Jazz sous les Pommiers”, que la scène jazz mondiale compte aujourd’hui deux places majeures, New York et… Israël !
Pas un trimestre, en effet, où l’on ne découvre un nouveau talent et où l’on ne s’étonne chaque fois de la maîtrise et de l’originalité des jeunes musiciens israéliens. Hier, c’était le pianiste Shaï Maestro que l’on saluait dans ces colonnes ; aujourd’hui c’est au tour d’Omer Avital, un contrebassiste qui a fait ses classes auprès de Wynton Marsalis, Brad Meldhau et Kenny Garrett, et qui n’aura bientôt plus rien à envier à son aîné, le déjà nommé Avihai : même sens le la mélodie, inventivité rythmique, plaisir de jouer qui transpire à chaque note. Suite of the East, son récent album en quintet, propose un jazz qui connaît ses classiques tout en sachant intelligemment y intégrer les influences moyen-orientales. Une musique qui a et qui donne la pêche, qui fait du bien, tout simplement. JLD (Naive)

bone-machineLe “phénomène” Trombone Shorty aura eu au moins deux mérites : rappeler à nos oreilles parfois paresseuses que le style new orleans, toujours bien vivant, ne se réduit pas aux morceaux de bravoure d’un Louis Armstrong, et que le trombone est un instrument majeur, injustement négligé au profit du saxophone, de la trompette ou du bugle.
C’est donc l’esprit favorablement ouvert que l’on accueille le Bone machine de Daniel Zimmermann, un disque de tromboniste qui a composé spécifiquement pour cet instrument et, devrait-on dire, ces instruments, puisqu’il a réuni sur certaines plage pas moins de quatre trombones !
Vous savez quoi ? Le résultat est réjouissant, enthousiasmant même, tant le timbre de ce magnifique cuivre fait vibrer au plus profond de nous des cordes que l’on n’imaginait pas si sensibles.
Bone machine est un hommage à son “outil de travail” par un musicien jusqu’alors plus souvent sideman que leader, au sein de formations admirables : Le Sacre du tympan, l’ONJ de F Tortiller, le Pandemonium de F. Janneau et quelques autres du même tonneau.
En quartet ou en septet, les huit compositions originales de l’album déclinent toute la palette et de l’instrument et du compositeur, en une suite de moments très “funky”, énergiques, joyeux, sensibles et toujours superbement orchestrés. Parfois, ça sonne même comme un big-band, et ce n’est pas un défaut ! JLD (Gaya Music)

Mai 2013
kyle
Kyle Eastwood a rassemblé des amis britanniques pour l’entourer dans son dernier opus, The view from Here.
Graeme Blevins au saxo, qui démarre parfois dans de très belles digressions débridées et à la fois contrôlées. Quentin Collins à la trompette donne beaucoup, accentuant les ambiances tropicales ou nous baladant tranquillement dans la suavité du son. Andrew McCormack au piano avec ses très belles volutes et des solos inventifs, et Martyn Kaine à la batterie, toujours en accord avec la contrebasse de Kyle, qui se permet des moments aussi énergiques qu’une guitare.
Ce quintette un peu funky balance de temps à autres des rythmes afro-cubains très dansants, avec légèreté et brio. D’ailleurs, les vents nous entraînent de Rio à La Havane en passant, Mistral oblige, par La Buissonne, le studio près d’Avignon où les morceaux ont été enregistrés.
Douze pièces assez longues, signées en majorité par Kyle Eastwood, mais les autres ont aussi apporté leur créativité.
Du beau jazz, de la musique impeccablement jouée, à ressentir en se laissant prendre par l’énergie de ce quintette bien huilé sans être lisse. BC (Jazz Village)

Avril 2013
mariaCeci n’est pas du jazz ! En effet.
Time magazine nous avait prévenus il y a quelques années déjà : “Dire que Maria Schneider est la plus importante compositrice de jazz, c’est rater le coche deux fois. Elle est un compositeur majeur. Point !”
Démonstration définitivement faite avec ce nouvel album, Winter morning walks, où la compositrice américaine, épaulée de deux orchestres de chambre (Australian Chamber Orchestra et Saint-Paul Chamber Orchestra), de trois piliers du Maria Schneider Orchestra et de la formidable soprano Dawn Upshaw, livre un ensemble de courtes pièces au lyrisme profond quoique retenu, plus proche de la musique classique que du jazz mais où brille l’inaltérable petite flamme qui fait que du Maria Schneider demeure du Maria Schneider… point !
Dans “Winter morning walks”, première partie de l’album, neuf pièces illustrent autant de courts poèmes de l’Américain Ted Kooser, émouvants hommages à la nature et au saisons portés par une écriture très sobre, exigeante sans jamais être austère.
Tout autre atmosphère avec les “Carlos Drummond de Andreas stories”, tirées de cinq textes du poète brésilien et où scintillent les couleurs du Brésil, évoquant de loin en loin les Bachianas brasileiras de Villa-Lobos.
Non ce n’est pas du jazz, ce n’est pas non plus de la “musique contemporaine”, ni vraiment du classique.
Mais c’est du Maria Schneider, assurément, l’un des plus formidables compositeurs et arrangeurs d’aujourd’hui, inégalable raconteuse d’histoire et fierté de ses défunts maîtres les immenses Gil Evans et Bob Brookmeyer…
Interview de Maria Schneider à retrouver ici. Album uniquement disponible via internet, sur le site Artistshare.com. JLD

collignonCeci est bien du jazz ! Comme il s’en écrivait beaucoup autrefois et comme on continue d’en faire parfois, en “jazzant” des répertoires originellement classés variété, musique de film, chanson populaire et, ici, pop, rock, rock progressif… allez vraiment savoir !
Après l’ONJ de Franck Tortiller et Led Zeppelin (Close to Heaven – 2006), l’ONJ de Daniel Yvinec et Soft Machine côté Robert Wyatt (Around Wyatt – 2009), c’est au tour du bondissant Médéric Collignon de s’attaquer à un monument de la pop anglaise des années 70 : King Crimson, rien que ça !
C’est A la recherche du roi frippé, par le Jus de Bosce (la formation de Collignon renforcée ici de huit cordes – dont l’Orléanais Valentin Ceccaldi). Plus d’une heure de musique déchaînée, onze musiciens courant après le bugle survolté d’un Collignon furieux mais toujours parfaitement maître de ses improvisations, sur des arrangements tirés au cordeau. Ou comment la folie la plus débridée sait tirer le meilleur profit d’une écriture et d’une mise en place impeccables. La musique du “roi frippé” (Robert Fripp) n’a jamais sonné aussi haut et clair et cet album est sans consteste à classer dans le “top ten” des meilleurs albums de 2012. JLD (Just looking – Harmonia Mundi)

Mars 2013
smash
Nouveau label : Concord Music succède à Blue note. Nouvelle formation : John Kregor à la guitare, Larry Kohut à la basse et Jon Deitemyer à la batterie ont remplacé le trio “historique” des concerts et albums précédents…
Beaucoup de choses ont changé avec Smash, le nouvel opus de la dame de Chicago. Jusqu’à la musique, parfois, qui s’offre par petites touches des incursions du côté de la pop et du rock.
Mais Patricia Barber est bien restée la même et c’est sûrement pourquoi, une fois encore, son travail emporte l’adhésion : même élégance, même profondeur, même plénitude d’une voix et d’un piano assez sûrs d’eux-mêmes pour ne jamais forcer le trait ni les effets. Même classe, pour tout dire, chez cette chanteuse qui est aussi auteur-compositeur et arrangeur, poète sensible et délicate dont la retenue et la sobriété soulignent ici la grâce et le talent.
Ce Smash* mérite indéniablement d’en être un ! JLD (Concord Music)
* smash : gros succès

Février 2013
janis-the-pearl
Elle était surnommée “The pearl” et elle en était une, en effet. Une perle rare, qui allait mourir à 27 ans, comme Jimmy Hendrix et la même année que lui (1970), connaissant un destin post mortem aussi exceptionnel et durable que celui du fabuleux gaucher.
Si Janis Joplin, malgré une carrière météorique, est demeurée dans les mémoires et les discothèques, c’est parce que par sa voix, sa personnalité et son charisme, elle s’inscrivait dans la lignée des grandes dames du blues, de Bessie Smith à Billy Holiday, qu’elle admirait tant.
Ce n’est donc pas un hasard si le vibraphoniste et chef d’orchestre Franck Tortiller, qui s’était déjà essayé – et avec quel talent – à l’adaptation pour big-band d’un répertoire des années 70 (celui de Led Zeppelin, avec “Close to Heaven”), est retourné puiser dans cette période musicalement si riche, du côté d’une chanteuse dont la musique nous parle au cœur avec la même fraîcheur qu’hier.
Plus qu’un hommage révérencieux, Janis the pearl est une réinvention jazzée des grands “standards” de Janis Joplin, et une plongée dans l’esprit de l’époque, avec cinq compositions originales, dont le très émouvant “The drinks are on pearl”.
A la tête de son octet, qui fait magnifiquement sonner ses arrangement, Tortiller a parfaitement soigné son casting en invitant le batteur Jacques Mahieux, ici au chant, pour l’un des albums les plus réussis de ce début d’année. JLD (MCO Label, distribué par Codaex)

0602527945781
Steve Kuhn et Steve Swallow, qui jouait alors de la contrebasse, se sont rencontrés en 64 dans le band du trompettiste Art Farmer. Wisteria, titre de leur cd, est d’ailleurs le nom d’une composition de Farmer reprise par le trio. Depuis, chacun a suivi son propre chemin, sans jamais cesser de se croiser. Le batteur Joey Baron les a rencontrés dans les années 90.
Enregistré au début de l’année 2012, Wisteria reprend quelques titres de l’orchestre de Kuhn “Promises Kept”, et aussi quelques compos de Swallow, de Carla Bley, et d’autres de leur proches. Des ballades, mais aussi du bop, du swing alliant des mélodies fortes et des moments plus libres. On sent l’expérience de chacun. Kuhn a tout de même été le pianiste de Coltrane avant Mc Coy Tyner, et Swallow a aligné tout au long de sa vie des collaborations plus que prestigieuses. Baron, plus jeune mais tout aussi expérimenté, reste à la hauteur de ces deux vieux routiers.
Un magnifique trio qui fait vibrer la musique de manière bien particulière. La basse électrique de Swallow imprime un son très moderne à ce trio classique, mais pas tant que ça. Comme si les Space cowboys venaient nous parler de jazz… BC (ECM)

Janvier 2013
truffaz
El tiempo de la revolucion, tel est le nom de la dernière parution d’Eric Truffaz et de son quartet. On retrouve aussi d’autres traces de ses voyages, Istanbul et l’Afrique. Il accumule, Truffaz, il peaufine son timbre, il arrondit son souffle tout en lui gardant une certaine nervosité, il remet à chaque instant sur le tapis ce son qui est bien à lui, qui sort du plus profond de ses poumons et passe par les méandres de son esprit. Musique sensuelle s’il en est, pimentée par le jeu complice de ses acolytes, Marcello Giulani à la basse, Marc Erbetta à la batterie et Benoît Corboz aux claviers. Un quartet qui fonctionne à plein régime, donc au sommet de sa forme. Et comme le son de Truffaz est très proche du souffle, il aime appeler à ses côtés des voix pour venir étayer ses propos. Anna Aaron, sur trois titres, rajoute une ligne aérienne au quartet.
Un grand cd, complété par un dvd qui propose l’enregistrement du concert que le quartet a donné en 2011 à Montreux. Mêmes musiciens, sauf les voix. Sophie Hunger et Sly Jonhson, qu’on avait déjà entendues avec lui, viennent avec bonheur se prêter au jeu. Et tous les titres sont différents de ceux du cd. Double plaisir pour quasiment le même prix. BC (Blue Note)

bill
Troisième du Jérémie Ternoy Trio, l’album Bill propose huit plages qui installent des ambiances différentes, mais qui restent très cohérentes dans leur développement. Tous trois ont reçu de belles distinctions en jazz, et le trio lui même a été remarqué de nombreuses fois. A juste titre. Jérémie Ternoy s’est fait un nom à Lille, d’où il est originaire, puis nationalement. On a souvent croisé Nicolas Mahieux à la contrebasse, notamment autour de Jean-Christophe Cholet (Samedis du Jazz en 2011), ou lors de la “Caravane de Jazz” (en 2010). Charles Duytschaever à la batterie vient plutôt du monde de la pop-rock et du reggae.
A eux trois, ils possèdent donc une culture musicale très étendue qui leur permet de mettre en œuvre une très belle musique entre rigueur et expression, entre maîtrise et plaisir, alliance du savoir et d’une liberté créatrice. Un très beau cd qui s’intègre parfaitement dans le paysage jazzistique actuel. BC (Circum Disc – MVS Distribution)

Décembre 2012
wind-ib
Ibrahim Maalouf a vraiment mis ses pas dans ceux de Miles. “Ascenseur pour l’échafaud” emplissait bien sûr sa mémoire, et des rencontres lui ont permis de travailler une musique pour un film muet de René Clair, réédité par la cinémathèque, “La proie du vent”. Le souffle dans la trompette, le vent… Wind était en place.
Pour cet album, Maalouf a rassemblé autour de lui quatre musiciens purement jazz, le pianiste et arrangeur Franck Woeste, le saxo Mark Turner, le batteur Clarence Penn et le bassiste Larry Grenadier. Cet enregistrement, beaucoup plus jazz que ses précédents, ne cherche pas à gommer ses origines arabes libanaises, son ADN, et sa petite trompette en quart de ton mise au point par son père a toujours des accents orientaux. Mais qui sont tirés vers les sons de Miles. On n’est plus du tout dans le jazz-fusion de sa trilogie précédente.
Et ses coéquipiers l’entourent de l’univers qu’ils connaissent, un jazz actuel construit, rythmé ; l’arrangeur Franck Woeste n’y est sans doute pas pour rien. Ibrahim Maalouf peut y déployer ses mélodies un peu nostalgiques et flottantes, à la limite du son faux tant il semble venir de loin, tant il porte en lui la douleur de l’exil.
Un magnifique cadeau pour les fêtes, dans un coffret très soigné.
BC (Mi’ster Productions, distribué par Harmonia Mundi)

denis-badault-songs-no-songs
Après un premier album sorti sur le même label Abalone, voila Songs no songs, un second H3B, formation de Denis Badault (piano, compositions), qui réunit Tom Arthurs à la trompette, Régis Huby au violon et Sébastien Boisseau à la contrebasse.
“D’un côté, j’ai composé des mélodies simples, des Songs, avec des harmonies et des rythmes plus ou moins sophistiqués. De l’autre, nous improvisons librement des No songs, avec ou sans consignes de mode de jeu”, dit le leader.
Un album donc en différentes séquences. L’ex meneur de l’ONJ navigue toujours entre l’écrit et l’impro, entre le formel et l’instantané. On passe d’un lyrisme rehaussé par le violon à des notes plus dépouillées, départs d’investigations musicales menées de main de maître par les quatre compères, tous musiciens hors pair. Cette formation sans batterie, toute acoustique, propose un jazz d’aujourd’hui, bien dans sa peau, savant et plaisant à la fois. Des vieux routiers qui développent de manière poussée leur émotion du départ. Non sans humour, parfois. Belle réussite.
BC (Abalone Productions, distribué par Muséa)

Novembre 2012
carrousel
Le violoniste Théo Ceccaldi a monté un trio de cordes, avec son frère Valentin au violoncelle et Guillaume Aknine à la guitare. Trio improbable donc pour un disque, Carrousel, classé en jazz. Mais la réussite est flagrante. Toute la culture musicale de ces trois jeunes gens sous-tend leurs thèmes comme leur manière de jouer. On peut y trouver des accents de musique contemporaine, des éclats de jazz-rock, comme si Mahavishnu avait bu trop de Grapelli. Sans chercher à la classer, cette musique improvisée passe d’accents romantiques à des moments de recherche, mais toujours avec le souci de l’harmonie. Même dans les instants les plus déconstruits, le propos reste agréable. Et c’est ce qui fait la force du trio. Ils jouent tellement bien et sont si justes dans leur son, ces trois là, qu’il n’y a qu’à se laisser porter, à baguenauder dans des ambiances tsiganes, allant jusqu’à l’Orient, ou des roublardises ravéliennes. Et surtout ne pas se priver d’aller les écouter en concert, puisqu’ils sont d’Orléans et y jouent quelquefois (portrait de Théo à paraître ici même le 11 novembre). BC (Ayler Records)>

waysout
Claude Tchamitchian a réuni trois de ses amis pour un quartet assez inhabituel, plein de cordes autour de la batterie de Christophe Marguet. Dans Ways Out, sa contrebasse fait écho aux violons électriques de Régis Huby et dialogue avec la guitare électrique de Rémi Charmasson. Quartet électrique, donc, avec des effets très importants. On pense au jazz rock ou pop des années 70 et 80, mais les impros nous ramènent dans un domaine plus free. Toutes les compositions sont de Tchamitchian et l’ensemble possède un réel son bien particulier. L’ombre de Charlie Haden traîne toujours un peu sur la contrebasse de Claude, qui lui rend d’ailleurs hommage dans des solos magnifiques. Un beau quartet à découvrir. BC (produit par Abalone, distribué par Muséa)

Octobre 2012
yes-ornette
Quelle que soit son entrée dans la musique, classique, contemporaine, jazz, Jean-Paul Celea installe rapidement son univers.
Yes Ornette, ce travail à partir d’Ornette Coleman n’échappe pas à la règle. Plus que des reprises, il s’empare des thèmes, les investit, les visite en fouinant, en grattant partout, en développant la moindre note, se laisse entraîner par l’instant, revient au thème.
Wolfgang Reisinger, batteur et ami de longue date, et Emile Parisien, plus jeune mais tout aussi complice au saxo soprane, tous deux exactement sur la même longueur d’onde, lui permettent de créer un cd exceptionnel de légèreté et de justesse.
Sur onze thèmes d’Ornette et un douzième de Celea, le trio nous emmène dans des développements limpides, des duos magnifiques de connivence et d’inventions, et quelques morceaux de bravoure en solo. De grands musiciens pleins de savoir, de technique et de plaisir de jouer, qui réinventent un free passé sous les fourches Caudines de Ravel et Dusapin. BC (Out Note, distribué par Harmonia Mundi)

gouache
Enregistré cet été et tout juste dans les bacs, Gouache, dernier ouvrage de Jacky Terrasson, déroule son swing avec une maîtrise particulièrement plaisante.
Le pianiste, entouré d’une rythmique béton avec Earl Travis à la contrebasse, Justin Faulkner à la batterie et, sur certaines plages, Minino Garay aux percussions, a convoqué ses amis de longue date : Michel Portal et Stéphane Belmondo, ainsi qu’une jeune chanteuse américano-française, comme lui, Cécile Mc Lorin Salvant.
Le répertoire, comme souvent chez Jacky Terrasson, est éclectique, allant d’Eric Satie à Amy Winehouse en passant par Sonny Rollins et John Lennon et une reprise de “C’est la vie”.
L’ensemble est bien pensé, alternant des balades bluesy et du swing endiablé.
Portal innove à la clarinette basse, Cécile Mc Lorin module limpidement son timbre et Terrasson domine son clavier avec un plaisir communicatif. Un excellent cd dans la grande tradition mais avec beaucoup d’intelligence, de cœur, de liberté et de plaisir. BC (Universal Jazz)

Septembre 2012
sleeper
Le “quartet européen” de Keith Jarrett a fonctionné pendant près de cinq années, à la fin des années 70.
Jarrett y était entouré de Jan Garbarek aux saxos et flûte, de Palle Danielsson à la contrebasse et de Jon Christensen à la batterie.
Ce quartet a sorti quatre disques chez ECM : Belonging en 1974, My Song en 1977, deux albums studio parus chez ECM, puis Nude Ants et Personal Mountains captés live en 1979.
Aujourd’hui, Manfred Eicher, le patron du label, sort de ses archives Sleeper, un double cd enregistré le 16 avril 1979 au Nakano Sun Plaza de Tokyo, juste avant que le quartet ne se sépare pour d’autres aventures. Les bandes ont été remixées récemment à Oslo.
Sleeper donne à entendre une heure trois quart de musique de ce quartet qui a marqué profondément son époque.
Tous les morceaux sont signés Jarrett, mais les impros et les digressions montrent à quel point ces musiciens s’appropriaient n’importe quel thème pour en faire une œuvre collective.
Bien sûr, on connaît d’avance le son de chacun, mais quel plaisir de retrouver ces inédits, par ailleurs indispensables au regard de l’histoire du jazz. BC (ECM)

Août 2012
richard-traces
Après un cd solo, Faces, il y a plus de cinq ans, Jean-Charles Richard nous livre la suite de sa musique, cette fois ci en trio, avec Traces.
“Jean-Charles Richard passe d’une formidable maîtrise instrumentale à une maîtrise de sa musique”, dit de lui Louis Sclavis, son frère musical. Et c’est vrai : Jean-Charles crée des univers différents à chaque morceau, nous faisant entendre des cornes de brume au saxo baryton ou de tout petits oiseaux orientaux au bansuri, cette grande flûte traversière en bois de l’Inde, ou installe du son plus scène de jazz au soprane. Il passe du swing au free, de phrases modulées à des sons plus hachés. Quelles que soient ses préférences, l’auditeur trouvera parmi cette richesse de propositions des ambiances qui lui conviennent.
Cette recherche constamment sous contrôle reste dans une cohérence tout à fait perceptible. Le musicien n’oublie pas que la musique est aussi, forcément, sensible, donc agréable. Et ses deux comparses, Peter Herbert à la contrebasse et Wolfgang Reisinger à la batterie, font un travail remarquable pour amener une grande ouverture à la musique du leader.
Jean-Charles Richard fait partie de cette génération de musiciens qui ont touché à tout et qui se moquent des barrières, comme Marc Buronfosse avec qui il a joué et dont on a parlé dans ces colonnes. Trois surdoués hyperdiplômés pour une musique qui se joue de la routine. BC (Abalone Productions).

Juillet 2012
Une brassée de cd pour l’été…
trombone-shorty
Sur la route des vacances et des festivals, à écouter à fond la caisse… dans sa caisse !
Trombone Shorty, le prodige de la trompette et du trombone made in New Orleans, nous offre avec ce “For True”, un de ces albums qui décrassent les oreilles, pliant à sa fantaisie jazzistique, hip-hop, funk, rap…
Une pêche contagieuse et un parfum de “street band” qui donnent envie de s’envoler dare-dare pour la Louisiane !

centennial-evansUn petit coup d’oeil dans le rétroviseur, avec l’excellent “Centennial”, où comment Ryan Truesdell, l’assistant de Maria Schneider qui fut elle-même l’assistante de Gil Evans, est allé exhumer des partitions et des arrangements du maître de l’orchestration jazz encore jamais joués.
Puis il a débauché quelques pointures du Maria Schneider Orchestra et le tour est joué (et bien joué !), dans cet album d’inédits d’une étonnante fraîcheur (en clair, ce ne sont pas des fonds de tiroir).

shai-maestroShaï Maestro, le bien nommé, accompagna en d’autres temps son compatriote Avishai Cohen.
Il vole de ses propres ailes sur ce premier album en trio (dépourvu de titre) où sa maîtrise du piano se double d’une belle inventivité mélodique et harmonique.
Ce premier Maestro est un coup de maître !

marguet-pulsion
Définir le “jazz français” ?
C’est un coup… à se prendre des coups.
Et pourtant, il y a de ces constances, de ces familiarités, de ces filiations… quelque chose, mais quoi ?
Tiens, ici, avec “Pulsion”, le batteur et compositeur Christophe Marguet évoque très nettement Henri Texier et sa période Azur Quartet, même sens mélodique, mêmes couleurs, mêmes échappées poétiques…
On ne s’en lasse pas.

mike-stern
Terminons sur un bémol.
“All over the place”, le dernier Mike Stern, personnage qu’on aimait pourtant plus que de raison jusque-là, déçoit un peu.
L’ex-guitariste de Miles Davis, à l’instar de son confrère et compère le saxophoniste Kenny Garrett (“Seeds from the underground” – 2012) semble peiner à se renouveler.
Ses compositions, sortes de décalques en moins inspiré de ses oeuvres précédentes, nous laisseraient presque indifférents. C’est dire si c’est raté.
A moins bien sûr que ce soit nous qui ayons… raté quelque chose. Allez savoir, on est comme tout le monde, on a besoin de vacances !
JLD

For True – Trombone Shorty (Verve)
Centennial – Ryan Truesdell (Artistshare, uniquement surwww.artistshare.net
Shaï Maestro (Abeille Musique)
Pulsion – Christophe Marguet et son quintet “Résistance poétique” (Abalone production)
All over the place – Mike Stern (Heads Up International)

Juin 2012
e-total
Deux ans après le torrentiel “Crouch, Touch, Engage”, le pianiste Andy Emler remet le couvert.
Convoquant à nouveau la bande de furieux qui composent son “Mégaoctet”, il nous envoie dans les dents cinq nouveaux morceaux (de bravoure), frénétique rituel païen qui décrasse les neurones et les oreilles.

E Total est un album puissant, violent, décomplexé, entre farce de vieux garnement roublard et clin d’yeux d’un briscard qui connaît la musique !
Du jazz français qui fait du bien par où il passe (en force). JLD (La Buissonne)

Avril 2012

Gregory Porter
Nombreuses sont les chanteuses de jazz à trouver leur place dans les rayons des disquaires. Il est par contre plus rare de découvrir et d’entendre une voix masculine. Avec son second album “Be Good”, Gregory Porter nous rappelle que le jazz chanté au masculin c’est aussi agréable à écouter.
Il faut dire que la voix de Gregory Porter a tout pour plaire. À la fois chaude et douce tout en sachant descendre dans les graves sans être râpeuse, elle nous fait furieusement penser à celle de Marvin Gaye. En l’écoutant, ce n’est pas la technique du chanteur qui nous impressionne mais plutôt une sorte de charme insidieux qui agit et nous séduit avec grâce. On se laisse avoir bien volontiers par les mélodies de ce “crooner” qui sait donner une âme à sa musique et jongle habilement avec le patrimoine soul et jazz.
Après un premier album confidentiel en 2010, Gregory Porter frappe fort avec “Be Good” et devrait, grâce à cette galette d’une qualité indiscutable, apparaître en pleine lumière pour prendre la place qu’il mérite. Il faut noter aussi le talent des musiciens qui l’accompagnent tout en sachant rester modestes. Avec Gregory Porter, c’est sûr le jazz a trouvé une voix, une vraie, que l’on a pas fini d’entendre. Peut-être - on l’espère - un jour sur la scène du Campo Santo, à Orléans ? MV (Motéma Music).

Mars 2012

kg
Pour qui a eu la chance de le découvrir au Palais des Congrès à Paris en 1984, alors que, tout jeune saxophoniste, il lançait ses premiers chorus aux côtés de Miles Davis…
Pour qui a pu le revoir, et de beaucoup plus près, lors d’un des tout dernier concert du trompettiste avant sa mort, en 1991 à Sully-sur-Loire…
Et pour qui se souvient de l’envoûtant rite païen qu’il orchestra, il y a quelques années, depuis la scène du Campo Santo, avec son fameux “Happy People”, devant une foule trempée à l’os mais touchée au coeur…
Pour celui-là, donc, fan de la première heure et qui l’est demeuré, un nouvel album de Kenny Garrett est un événement.
Et le voilà aujourd’hui, ce “Seeds from the underground” qu’on attendait, cet album hommage aux musiciens qui ont influencé le saxophoniste.
On l’attendait, et l’on est… déçu. Car d’entrée, on a le sentiment d’avoir déjà entendu tous ces morceaux, décalques presque à l’identique de compositions qui faisaient le bonheur des disques précédents mais manquent ici singulièrement d’âme : même structure, même construction, même inspiration… une mécanique trop bien huilée, ronronnante et qui semble finalement tourner à vide.
“Seeds from the underground”, exercice appliqué, est un album qui manque de souffle, tout simplement ! Un comble de la part d’un des plus talentueux saxophonistes de ces vingt dernières années… JLD (Mack Avenue)

Février 2012

furrow
“My heart belongs to Daddy”, susurré par la mutine Marylin ou son clone en blondeur (mais pas forcément en talent) Mélodie Gardot, n’avait pas de secret pour vous… croyiez-vous ?
Préparez-vous à une révision déchirante, un grand choc émotionnel, une perte subite de repères.
Le couple Baccarini (Maria Laura, la comédienne-danseuse-chanteuse) / Huby (Régis, le violoniste-arrangeur) a remis ça, un an après le surprenant “All around”. Le duo d’enfer s’est en effet attaqué, avec “Furrow”, aux plus grands standards d’un des plus fameux compositeurs et paroliers américains, Cole Porter, dont les tubes maintes fois repris et adaptés ont creusé leur sillon jusqu’au plus profond de l’inconscient collectif occidental.
Ils s’y sont attaqué, c’est bien le terme, n’ayant pas jugé indispensable de nous les resservir tels quels.
Et ça décoiffe. Après un patient travail de décorticage, après avoir gratté à l’os et littéralement cannibalisé ces si mélodieuses mélodies, Huby le sorcier les régurgite accommodées à sa sauce très piquante.
Ce pourrait être gratuit, prétentieux… c’est juste extrêmement excitant et plaisant, propre à occuper nos longues soirées d’hiver au jeu de la “reconnaissance d’oeuvre”… et joyeusement, énergiquement, superbement interprété !
Avec des attaques souvent très rock, des improvisations plutôt “libres”, des rythmiques décalées, des harmonies tordues, Huby s’amuse à tout casser, mais pour mieux reconstruire, livrant une nouvelle démonstration de la formidable capacité du jazz à s’emparer de tout matériau pour le plier à sa fantaisie.
Le dessinateur Gébé conseillait de faire un pas de côté pour mieux considérer la réalité (à tout le moins, en changeant d’angle, la voir autrement). Régis Huby a suivi le conseil. C’est un autre Cole Porter qui se révèle sous le premier. Un phénomène d’Huby… quité, en quelque sorte. JLD (Abalone)

Décembre 2011

Une brassée de cd, pour cette fin d’année. Uniquement ceux que l’on a aimés, pas la peine de faire de la peine… et de gaspiller de l’espace.

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En commençant par l’un des (sinon le) meilleur album de l’année, à nos yeux et oreilles innocents, en tout cas : James Farm, nom d’album et de groupe, un quartet acoustique qui réunit autour du saxophoniste Joshua Redman (en voilà un qui a un “sound” comme disait Miles) Aaron Parks aux claviers, Matt Penman à la contrebasse et Eric Harland à la batterie, rien que ça !
Influencé par le rock, la soul, le folk et la musique classique, voilà un jazz “roboratif”, énergiquement interprété, peut-être pas le plus original mais à coup sûr l’un des plus plaisants à l’écoute, mélodieux, intelligent et sans esbroufe.
Qu’est ce ça fait du bien, parfois, d’entendre de la “belle” musique.
(Nonesuch Records).

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Un autre saxophoniste, pour un autre album qui marque le premier “à la culotte” dans la série révélation de l’année : Cheerleaders, de l’ineffable Pierrick Pédron.
Voilà quelqu’un qui ne fait rien comme tout le monde, et qui a bien raison. Après “Omry”, force est à nouveau de constater que le gaillard n’a pas froid au yeux, bâtisseur d’un univers très personnel, multi-influencé lui-aussi, et où chaque morceau est comme une planète singulière.
Solidement épaulé par un combo de choc (Chris de Pauw : guitare, Laurent Coq : piano, Fender Rhodes, claviers, Vincent Artaud : basse, Franck Agulhon et Fabrice Moreau : batterie, Ludovic Bource : orgue Farfisa), il livre un cd assez inclassable, tout en ruptures, de ton, de son, de rythme… melting pot malin et finalement très cohérent. (Act)

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On avait aimé ses arrangements pour Joni Mitchell dans l’indispensable album(s) de reprises “Travelogue”.
Avec les Archets de Paris, à la direction et aux arrangements, il avait également signé le magnifique “Around Roma” du saxophoniste italien Stefano Di Battista.
Et sous son propre nom, on connaissait notamment les deux “Jazzpana”, échos à l’ascendance ibérique de ce natif du Connecticut, par ailleurs chef apprécié du hollandais “Metropole Orchestra”.
Revoilà Vince Mendoza, avec Nights on earth, un album de compositions pour lequel il a réuni quelques copains, John Scofield, Kenny Werner, Karim Ziad, Christian McBride, Ambrose Akinmusire… et beaucoup – beaucoup – d’autres du même acabit (en tout plus d’une trentaine !).
Un album où les thèmes sont rois, que ce digne successeur de Gil Evans a choisi d’arranger sobrement, comme pour mieux nous monter qu’il est – aussi — compositeur.
On lui en donne acte, sans se forcer ! (Horizontal)
JLD

Novembre 2011

jean-christophe-cholet-connex
Un trio royal pour un sixième cd souverain !
Jean-Christophe Cholet a suivi une formation classique de piano et de composition (Schola Cantorum, diplôme d’harmonie, contrepoint et fugue). Mais la composition l’attire plus que tout, avec des univers musicaux assez éclectiques. Il compose pour orchestres symphoniques, choeurs, orchestres d’harmonie, danse, scène et même cirque. Il joue également en tant que sideman avec des musiciens de jazz prestigieux.
Il répond à beaucoup de commandes, souvent après une résidence dans une région, une ville. Parmi ses réalisations remarquables, citons une oeuvre pour un ensemble de trombones à Chambray-les-Tours, ou à Amiens un Complexe pour euphorium et tuba. Et puis plus récemment, avec l’ensemble Diagonal (un groupement de musiciens d’origines musicales et géographiques diverses, d’où le nom), le projet Nights in Tunisia, qu’il tourne encore (Jean-Christophe Cholet, piano, Geoffroy de Masure, trombone, Jasser Haj Youssef, violon, Vincent Mascart, saxophones ténor & soprano, Geoffroy Tamisier, trompette et bugle, Méta, voix, Linley Marthe, basse, Chander Sardjoe, batterie).
Au cours de ses collaborations avec d’autres musiciens de jazz, et pas des moindres (Louis Sclavis, Michel Portal, François Jeanneau, Paolo Fresu, et bien d’autres) il a rencontré le contrebassiste Heiri Käntzig et le batteur Marcel Papaux.
Heiri Känzig a été membre du Vienna Art Orchestra durant quinze ans. Il a joué en sideman avec Dominique Pifarély, Georges Gruntz, Richard Galliano, l’ONJ, John Scofield… Sa contrebasse se niche dans les sillons de pas moins de 80 albums.
Marcel Papaux a fait résonner ses tambours dans diverses musiques (classique, rock, variété) et dans des formations de jazz avec des musiciens prestigieux : Dewey Redman, Michael Brecker, Richard Galliano, entre autres. Avec son compère Heiri Känzig, ils forment une rythmique solide et inventive, qui peut passer d’une ballade romantique à un groove enfiévré.
Tous les trois se sont regroupés dans cette formation royale du jazz, un trio autour du piano, le Cholet Känzig Papaux Trio. Premier cd en 2003, il sortent aujourd’hui leur sixième, Connex. Maîtrise du jeu, variation d’inspiration, le trio, en pleine possession de ses moyens, livre là une heure de musique complètement aboutie, une grande promenade pleine de plaisir et d’insouciance qui cache totalement tout son savoir-faire derrière l’échange et le feeling partagé.
B.C. (Cristal/Harmonia Mundi)

Octobre 2011

ibrahim-maalouf-diagnostic
Il y a eu “Diaspora” en 2007, “Diachronisme” en 2009, voilà aujourd’hui “Diagnostic”, avec lequel Ibrahim Maalouf propose le troisième volet de la trilogie dans laquelle il s’est lancé.
Naviguant entre jazz, rock et musique traditionnelle arabe, il continue à nous balader sur les chemins du monde méditerranéen, avec de très belles mélodies sur fond de bazar libanais, des fanfares orientales violentes et envoûtantes, des variations subtiles sur sa trompette trafiquée par son père, lui même trompettiste traditionnel, qui a rajouté un piston baissant à loisir toutes les notes d’un quart de ton.
Toujours aussi prenant, Ibrahim Maalouf joue ses nouvelles mélodies avec un souffle de grande envergure. On est loin d’un jazz pur et dur, mais le voyage vaut largement le coup. Des reprises très personnalisées, comme le “Smooth Criminal” de Michael Jakson, ou “Douce”, thème emprunté à un slameur. A noter un remarquable morceau de dix minutes, “Beirut”, qu’Ibrahim Maalouf a composé en marchant dans sa ville détruite par la guerre. C’est chaud, poignant, d’une grande authenticité.
Comme sur les deux premiers volets, il invite autour de lui nombre de musiciens, chanteurs(euses) et amis, dont le noyau dur de ses accompagnateurs Benjamin Molinaro (basse), Frank Woeste (Fender Rhodes), Nenad Gajin (guitare). BC (Mi’ster Productions/Harmonia Mundi)

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Avec “Inner smile”, Aldo Romano a convié autour de sa batterie des amis qu’il apprécie : Enrico Rava, trompettiste italien un peu de la même veine que lui. Tous deux jouent avec les plus grands depuis plus de quarante ans, tous deux sont leader d’une formation régulière mais participent à d’autres projets. Avec eux Baptiste Trotignon au piano, de la génération suivante, mais qui comme les deux premiers ne cesse de jouer avec des grands parce que lui même n’est pas n’importe qui. Et Thomas Bramerie à la contrebasse, un copain de Trotignon, qui a lui aussi beaucoup fréquenté du beau monde.
Formation classique par excellence, ce quartet de jazz. Qui de plus reprend des grands standards, “Old Devil Moon”, “My funny Valentine”, “I’m getting sentimental over you” ; cinq compositions d’Aldo, infatigable compositeur ; et une improvisation à quatre, “Kind of autumn”. A noter un court solo de Trotignon dans la meilleure veine du pianiste, “Where is Aldo ?”
Classique, impeccablement joué, chaud et enlevé, des mélodies aériennes jouées tout en souplesse. Du grand jazz comme on l’aime.
BC (Dreyfus Jazz/Sony Music)

Septembre 2011

modern-music
Collaboration entre les deux pianistes Brad Mehldau et Kevin Hays, et le compositeur-arrangeur Patrick Zimmerli, Modern Music contient des pièces écrites par les trois musiciens ainsi que des morceaux de Steve Reich, Ornette Coleman et Phil Glass.
Meldhau et Hays sont amis de longue date, ils se sont rencontrés dans les clubs de jazz new yorkais, alors que tous deux commençaient à percer dans les années 80. Zimmerli, ami des deux précédents, a eu un grand succès dans le monde de la musique contemporaine.
D’abord producteur du projet Modern Music, il y est rentré musicalement en proposant ses idées. Il explique: « Nous avions prévu d’inclure un standard de jazz, et après quelques discussions, on a choisi Lonely Man, dont j’ai fait un arrangement [à l'origine la musique d'une série télévisée des années 70, The Incredible Hulk, composée par Joe Harnell. Oui, c'est bien le Hulk qui sera repris dans plusieurs films] renommé Lonely Woman. On voulait aussi un morceau original composé par chacun de nous. J’ai écrit Modern Music spécialement, et Brad et Kevin ont amené des morceaux déjà écrits, Unrequited et Elegia, de très belles mélodies avec de magnifiques glissements d’accords. » Trois autres compositions originales de Patrick Zimmerli ont été finalement ajoutées.
Hays précise: « La musique de Patrick est très structurée, les solos généralement assez longs, mais on a aménagé un peu cela. Les morceaux de Brad et les miens contiennent plus d’improvisation. »
Brad Meldhau revient sur l’écriture de Patrick Zimmerli: « Il nous a proposé des challenges difficiles. Par exemple, sur Modern Music, il nous demande d’improviser de la main droite alors qu’il a écrit toute la partition que l’on doit jouer de la main gauche. Si bien qu’on ne peut pas laisser aller son intuition en lâchant un moment le contrôle, comme on le fait d’habitude pendant une improvisation ».
De grands musiciens pleins de talents différents, qui proposent une musique très américaine dans la foulée de ce que l’on a appelé la musique répétitive, mais où le jazz insuffle son lyrisme. Un remarquable dialogue de pianos. BC / Nonesuch (traduction d’interviews sur www.nonesuch.com)

Eté 2011

Une brassée de cd, pour compenser un mois de disette. Une sélection arbitraire (on va s’gêner) de ce qui nous a frappés, accroché les oreilles, décoiffés, parfois… pour le meilleur !
avishai-cohen-seven-seas
En commençant par l’admirable contrebassiste Avishai Cohen qui, avec son Seven seas, confirme tout le bien que l’on pensait de sa musique jazzo-ethnique, ses thèmes et mélodies aussi entêtant qu’envoütants, ritournelles aux accents souvent orientaux bien plus complexes qu’il n’y paraît et qui vous prennent à nouveau aux tripes après l’excellent “Aurora”, et dans la même veine (Blue note).
henri-texier-canto-negro
Retour aux sources pour Henri Texier, autre contrebassiste, autre mélodiste hors pair qui renoue (mais l’avait-il vraiment abandonnée ?) avec l’inspiration de ses inoubliables “Indian’s week” et autre “Mad nomads”, sans oublier, bien sûr, la “Suite africaine”…
Ca s’appelle Canto negro, ca sonne et se revendique comme un hommage aux grands musiciens d’Afrique, mais c’est aussi comme l’autoportrait du grand marabout, Texier himself (Label Bleu).
songs-of-freedom
Continuons avec un petit génie de l’adaptation et de l’arrangement, le guitariste N’Guyen Lê auquel il avait été demandé de bisser la formule gagnante de son “Purple” (hommage à Jimi Hendrix, 25 000 exemplaires vendus, un record en jazz) et qui a finalement préféré adapter à sa sauce quelques uns des grands titres de la pop des années 70.
C’est Songs of freedom, un éclairage nouveau et saisissant sur ces quasi-standards (où les Beatles côtoient Led Zep’, Stevie Wonder Janis Joplin) et la preuve que ceux-ci ne nous avaient pas encore révélé tous leurs secrets. N’Guyen Lê, c’est avéré, en a encore sous la pédale wah wah… (Act)
guilhem-flouzat-one-way-or-anotherTerminons avec un batteur-compositeur et son premier album, autoproduit, One way or anoteher.
Retenez bien son nom, Guilhem Flouzat, car ce brillant sujet fera parler de lui (il l’a déjà fait, d’ailleurs, dans des colonnes autrement prestigieuses que celle-ci !).
“Enfant du jazz” (il a fait ses premières armes, adolescent, du côté de Barcelonette) il est aujourd’hui l’un des très rares invités (avec une bourse complète sur ses quatre ans d’études) de la fameuse et très convoitée Manhattan School of Mmusic, à New York. C’est dire, et son album le prouve, s’il a en dans les baguettes ainsi que dans la tête.
Pour ce premier opus, il a pu réunir autour de lui, notamment, deux pianistes de grande classe (Laurent Coq et Tigran Hamasyan) livrant une intelligente démonstration de savoir-faire musical et instrumental, parcours sinueux au fil de son inspiration, déclinant avec talent les mille manière d’accommoder la matière musicale jazzistique.
Une belle découverte ! (Collectif Onze Heure Onze)
JLD

Avril 2011

treelines

C’est décidément des femmes que nous viennent, à espaces réguliers, les plus authentiques plaisirs musicaux issus de grandes formations ! Faut-il redire ici l’admiration que l’on voue à la magicienne Maria Schneider et à son ensorcelant Maria Schneider Orchestra ?
Mais il faut aussi parler de sa petite soeur française, l’encore trop méconnnue Carine Bonnefoy dont l’album “Outre-Terres” (avec le Métropole Orchestra dirigé par un autre maître de l’orchestration, Vince Mendoza) fut à sa sortie en 2007 – et demeure – un pur bonheur d’inventivité, de maîtrise orchestrale… et un voyage au long cours dont on ne perd plus le souvenir.
La famille s’agrandit. Ces deux-là ont aujourd’hui une cousine canadienne en la personne de la très estimable saxophoniste Christine Jensen (la cadette de l’immense Ingrid, pilier du Maria Schneider Orchestra, justement) et qui donne avec Treelines, une série de compositions pour big-band dont la filiation avec les précédentes est une évidence : plaisir de raconter une histoire (il est question ici de forêts et d’océans), grand attachement à la mélodie, subtilité des arrangements…
Mais sur ce dernier point, rien d’étonnant puisque la compositrice et arrangeuse canadienne, à la tête des dix-huit musiciens de son Christine Jensen Jazz Orchestra, se revendique elle-aussi en fille spirituelle de Gil Evans… dont Maria Schneider fut l’assistante. On boucle la boucle, dans cette histoire de famille… de coeur et musicale. JLD (Justin Time Records – disponible notamment sur Amazon.fr)

Mars 2011

machado-l
En 2003, au cours d’une tournée commune, Jean-Marie Machado et Dave Liebman décident d’enregistrer en une journée un cd à deux, orienté vers la saudade portugaise et le fado espagnol. D’où “Caminando”.

En 2010, ils remettent ça, avec une inspiration plus large, beaucoup de morceaux écrits par Machado, plusieurs par Liebman, et des reprises de Ravel, Monk et un musicien portugais, Amadeo do Vale.

Eternal moments porte bien son nom. Nous voilà embarqués dans des ballades extraordinaires, lyriques et pourtant très ancrées dans la forme jazz (”Little dog waltz”), ou balade bucolique (”Les yeux de Tangati”), où Dave Liebman fait l’oiseau avec des flutiaux au bords de chemins magnifiquement décrits par le piano, avec des digressions, des petits sentiers qui partent dans les champs sans jamais se perdre, nous amenant là où ils l’ont décidé. On trouve aussi une très belle chanson portugaise (”So a Noitinha”) a l’ambiance étrange, un peu enfantine, qui nous entraîne vers le tango mais avec légèreté, juste une présence, une évocation. Et des morceaux aériens, convoquant le free comme la mélodie construite, la Méditerranée lumineuse comme la folie newyorkaise.

Ces deux grands jazzmen ne se posent pas de (fausses) questions de style ou de démonstration de force. Ils jouent, ils jouent ensemble, ils jouent bien, ils peuvent tout se permettre parce qu’ils possèdent à ce point leur art que toujours ils retombent sur leurs pieds.

Des moments d’un très grand plaisir simple, calme et satisfaisant.
BC (Cantabile pour Bee Jazz Records)

pochette-huby

C’est un étrange objet que ce All around, album-concept en forme d’ode à la nature écrite en anglais par un Français,Yann Aperry (Prix Goncourt des Lycéens), chantée par une italienne (Maria Laura Baccarini), sur une musique hybride signée du violoniste Régis Huby et interprétée par dix musiciens émérites.

Entre folk, jazz et opéra-pop, mêlant musique vocale et instrumentale, ce cd qui n’est pas sans rappeler le dernier Kate Bush, Aerial (sorti en 2005), offre un subtil entrelacs de voix et d’instruments au charme mystérieux… ou au charmant mystère !
De la belle ouvrage, indéniablement, avec une Maria Laura Baccarini dont le plumage – ce qui ne gâche rien – vaut largement le ramage !

JLD (Abalone Productions)

Février 2011

pochette-bailador

Revoilà Michel Portal, au mieux de sa forme et de son inspiration protéiforme, illustration vivante de l’ouverture d’esprit et de l’abolition des frontières musicales, tour à tour musicien classique, compositeur de musiques de film, jazzman multi-instrumentiste…

Avec “Baïlador”, son dernier album, il s’est entouré de pointures de son acabit, à commencer par le batteur Jack DeJohnette et sa cadence toute de rigoureuse souplesse (le paradoxe en forme d’oxymore n’est qu’apparent…) et l’excellent Scott Coley à la contrebasse. Mais il faut également citer Lionel Loueke à la guitare, le trompettiste américain Ambrose Akinmusire, et bien sûr le pianiste Bojan Z (découvert en d’autre temps chez Henri Texier), également porteur ici de la casquette de producteur.

De beaux thèmes, une grande liberté d’interprétation, et au final un album de plaisir, libre, joyeux et enthousiaste qui nous convie, au fil des plages, à un voyage festif au pays des rythmes et de la danse (baïlador : danseur, en espagnol).

Le disque d’un jeune homme de… 75 ans. Il y a des leçons à prendre ! JLD (Emarcy)

Janvier 2011

wared
Quand ils ne singent pas les Américains, jusque dans des titres improbables en anglais de supermarché, les jazzmen français ont des qualités propres qui les feraient reconnaître entre tous : amour de la mélodie, sens esthétique, respect de l’expression instrumentale individuelle…

Toutes qualités réunies et presque concentrées dans ce “Wared” du pianiste Edouard Bineau, autre divine apparition dans les bacs, en cette fin d’année, dans la droite ligne d’un Henri Texier à son meilleur : très beaux thèmes, équilibre des timbres, arrangements qui ménagent à chacun un vaste espace d’expression (au point de douter parfois qu’il s’agit d’un disque de pianiste, tant celui-ci offre de véritables boulevards à ses accompagnateurs).

Bref, que du bel et bon, imaginatif et toujours agréable à l’oreille tout en restant subtil et même parfois complexe.

Et non, “Wared” ce n’est pas de l’amerloque (comme aurait pu dire le regretté Nougaro) ! Juste le verlan anglo-phonétique d’Edouard, discrète concession du pianiste à un égocentrisme ici-bas tellement répandu… JLD (Derry Doll Records)

Décembre 2010

ferber
Si les big-bands ont un passé (glorieux), ils ont aussi de l’avenir ! Au moins obstinons-nous à le croire, en dépit de la dureté des temps et de la frilosité des programmateurs qui ont conduit récemment le “Vienna Art Orchestra” à se saborder.
Le tromboniste new-yorkais Alan Ferber, en tous cas, est de ceux qui ont compris tout le parti qu’on peut tirer d’une grande formation. Son récent “Music for nonet and strings” (ou le nonet en question est renforcé de dix cordes !), nous le démontre brillamment, avec une musique élégante et généreuse (ah, la générosité… son absence en musique et ailleurs est une source quotidienne de mélancolie).
Très “écrit” et de facture plutôt classique (ce qui n’est pas une maladie honteuse), cet album aux arrangements subtils d’un (autre) fils spirituel de Gil Evans est une très bonne surprise, et encore une découverte venue d’Outre-Atlantique ! JLD (Sunnyside)

laizeau
“Federico Mompou, né le 16 avril 1893 à Barcelone et mort dans cette même ville le 30 juin 1987 (à l’âge de 94 ans), est un compositeur et pianiste espagnol.”

Ainsi commence l’article de Wikipedia consacré à cet homme, apparemment étonnant, surdoué à sa manière, touche à tout mais surtout aux notes, à la musique. Avec quelques recherches supplémentaires, on se rend vite compte qu’il a écrit une œuvre immense, connu Fauré et bien d’autres, et qu’il est joué régulièrement.

Et surprise, plus de la moitié des morceaux du dernier cd de François Couturier (piano), avec François Méchali (basse) et François Laizeau (batterie), sont crédités Federico Mompou.
D’ailleurs, le titre de ce même cd, Musica callada, est aussi le titre d’un recueil de 28 pièces, réparties en 4 cahiers et composées entre 1959 et 1967 par le Catalan.

Alors Couturier, autour de Monpou, dans l’ambiance, sous l’influence, in the mood ?

Le premier morceau, par exemple, Musica callada 1, démarre sur un thème post romantique exposé au piano tout en retenue, en rebonds des notes, ponctués par de profondes remarques à la contrebasse. Mompou or not Mompou ? Le deuxième morceau, variation 1, reprend le même thème, mais alors là, on y est, on est vraiment en plein dans le jazz, tempo marqué à la cimbale, avec un dialogue du trio qui fonctionne à plein. C’est normal, me direz-vous, c’est signé par les trois François.

Et tout l’album est ainsi. On ne sait pas d’où ça vient, et puis assez vite on oublie la question de l’origine. Parfois dansant, parfois chantant. Forcément, puisque ce sont des canciones y dansas. Parfois en plein rêves enfantins, avec des notes aigües au piano, remplies de lumière neigeuse, qu’on dirait sorties d’une boîte à musique (variation 3). Et puis des moments de chansons sublimes, nostalgiques et chaudes, comme ces voix éraillées de chanteuses populaires espagnoles (impressiones intimas). Ou bien on se retrouve dans une balade au thème clair et au tempo limpide (cancion y danza VII), avec un refrain régulier comme dans une chanson.

Et c’est formidable, ça fonctionne à merveille sous les doigts des trois jazzmen. Une “musique simple, mélodique”, comme dira François Couturier. Car pour en savoir un peu plus, on est finalement allé lui poser quelques questions. Cet enfant du pays, natif de Fleury-les-Aubrais, nous en a dit autant sur la musique de Mompou que sur lui-même et son travail (voir entretien ici). BC (Zig Zag Territoires)

Novembre 2010

infernal-machines

Doublement couronné en cette année 2010 par la Jazz Journalists Association (“Meilleur grand ensemble”, et “Révélation de l’année”) Darcy James Argue est à l’évidence un nom à retenir.
Ce que confirme largement l’écoute du premier album (paru en 2009) enregistré avec son big band, le Darcy James Argue’s Secret Society : “Infernal Machines”.

Un big-band de dix-huit musiciens où l’on retrouve quelques pointures du Maria Schneider Orchestra (notamment la monumentale – au propre et au figuré – trompettiste Ingrid Jensen) dans des compositions qui ne sont pas si éloignées de l’esprit de l’aimable Maria.

Oscillant entre intimisme parfois minimaliste et exubérance, ce disque généreux – y compris par la place qu’il laisse à ses différents solistes – est une bien belle découverte ! Et comme l’homme est prodigue, on peut même sur son site (un clic ici), avant de le commander, en écouter gratuitement tous les morceaux, captés ici et là, notamment au Jazz Gallery de New York, club atypique et associatif dont nous vous entretenions ici même dans nos estivales “Chroniques new yorkaises”…

JLD (New Amsterdam Records)
ILS SONT SORTIS IL Y A QUELQUE TEMPS, MAIS ON AVAIT ENVIE DE VOUS EN PARLER

machadocouv
Sœurs de sang, de Jean-Marie Machado

Enregistré en 2006, sorti en 2007 chez Harmonia Mundi, collection Le chant du Monde

Dans le premier cd, en solo, Jean-Marie Machado aborde des influences qui ont pu intervenir dans son travail. Quelques réminiscences de la musique romantique et début de siècle, du swing, des cassures à la Monk. Et puis les deux sources annoncées au départ de cet album, le fado et ses airs parfois enjoués mais surtout nostalgiques, et puis la voix chaude, forte et pourtant fragile de Billie Holiday, où se mèlent tragique et dérision. Tout cela dans une virtuosité manifeste mais secondaire, pleine d’accords complexes, comme s’il dialoguait avec son piano, avec sa culture musicale sans s’occuper de l’auditeur, dans une sorte d’intériorisation profonde. Et pourtant le courant passe. Exercice difficile s’il en est, cette plage solo de piano séduit par la maîtrise de la musique, par l’intelligence qui en ressort, par l’équilibre entre la mélodie et le tempo.

Dans le deuxième cd de cet album, Machado invite ses amis Jean-Pierre Viret à la contrebasse et Jacques Mahieux à la batterie. Avec eux, grâce à eux, il extériorise pleinement ce qu’il avait abordé seul. Mais ils restent tout trois dans la lignée amorcée par le piano solo. Dans cette formation fréquente du trio de jazz, ils nous livrent des morceaux impeccables, tellement bien réglés qu’on peut se laisser entraîner sans crainte dans des mélodies habitées qui se déroulent sur des tempi toujours renouvelés.

Un très bel album de trois musiciens qui s’imposent de plus en plus dans le monde des grands du jazz international. BC

couv-viret
Le temps qu’il faut, de Jean-Philippe Viret

Enregistré en 2008 (Melisse / Abeille)

Sous l’impulsion du contrebassiste Jean-Philippe Viret, qui le signe, cet album rassemble des morceaux des trois membres du trio.
Viret a demandé à Edouard Ferlet au piano et Fabrice Moreau à la batterie, des complices qu’il connaît bien, de jouer avec lui.

Sur une charpente forte mais qui sait rester discrète, les trois compères nous emmènent dans des mélodies aériennes, riches en tours et détours, avec de nombreux moments d’harmonie collective.
Ils atteignent un jazz contrôlé, apaisé, dont l’apparente simplicité nous fait oublier le temps qui passe… puisque tel est bien leur point de départ, le plaisir du tempo contre l’irrémédiable fuite des secondes.

Cinquième album de Jean-Philippe Viret en trio, ce cd intelligent, sensible et même émouvant rappelle l’importance et l’aura de ce contrebassiste extrêmement inventif et intéressant.
Ce “Temps qu’il faut” a un goût de trop peu… BC .

Un extrait sur www.viret.com

Octobre 2010

lavette-scene-of-the-crime
Dans l’univers des chanteuses inutiles (parce que pléthoriques et interchangeables), Bettye Lavette n’a pas sa place : elle est unique.
Elle est aussi l’une des moins connues de la scène soul, blues et jazz, ce qui prouve à ceux qui ne le savaient pas encore que talent et succès ne riment pas forcément.

Mais elle a fait, et continue de faire, son petit bonhomme de chemin, pour le plus grand bonheur des privilégiés qui ont croisé un jour sa voix – à la limite de la fêlure – et ne l’ont plus oubliée, et ce timbre qui doit autant à la nature qu’à cette détermination farouche d’arracher les émotions du plus profond d’elle-même.

lavette-bristish-rock-songs
Bettye Lavette ne chante pas seulement pour faire joli et c’est toute la différence. C’est moi qui le dit ? C’est elle qui le prouve à nouveau, dans deux albums sortis coup sur coup, “The scene of the crime” et “Interpretations : The British rock songbook”, ce dernier revisitant, avec quel talent !, les grands standards pop-rock anglais.

Et pour ceux qui n’en auraient pas assez, un petit dernier, sorti il y a lurette mais qu’on peut encore trouver sur les sites ad hoc : “I’ve got my own hell to raise”, plus qu’un titre, un manifeste !

JLD (Label Anti)

Juillet-août 2010

Le taureau et l’orque, qui forment le mot-valise donnant son titre au dernier album d’Eddy Louiss, sont des animaux vigoureux et puissants.
Et “Taurorque” est à leur image, clin d’oeil ou pied de nez à la maladie qui, quatre ans durant, a tenu l’organiste loin des scènes et des studios.images
Il y a perdu au passage son label, beaucoup de sa santé et sans doute quelques illusions, mais rien de sa force lyrique ni de son inspiration bouillonnante.
Si le propos semble ici, parfois, plus grave et plus introspectif que dans les albums précédents, il renoue aussi avec bonheur, sur plusieurs compositions, avec le souffle qui emportait les “Multicolor Feeling Fanfare” des années 80, quand Eddy Louiss déchaînait l’énergie de dizaines de musiciens d’harmonies ralliés au panache de son orgue Hammond, cet instrument qui sonne si bien entre ses mains habiles.
On l’attendait ce “Taurorque”. On l’a enfin ! Pour nous permettre, privilégiés que nous sommes, de prolonger le plaisir goûté lors du dernier Orléans’Jazz, premier concert public de Monsieur Eddy, après une longue, trop longue parenthèse… JLD (Tempo 111)

Mai-juin 2010

A quelques semaines d’intervalle, quatre pianistes confirmés se présentent dans les bacs avec un nouvel opus.
pilcCommençons par le plus américain des pianistes français, Jean-Michel Pilc, New-Yorkais d’adoption depuis déjà quelque temps.
Son True Story est sans doute le plus intéressant du lot, riche, subtil, souvent profond et très cohérent. Un album traversé de très beaux thèmes, lyrique mais sans esbroufe, donné dans la composition classique du trio jazz (avec Billy Hart à la batterie et Boris Kozlov à la contrebasse).
(Dreyfus Jazz)



suite1Après le très remarqué “Share”, c’est Baptiste Trotignon qui nous revient avec Suite, dans une formation orchestrale similaire (un quintet), pour un album enregistré cette fois en public, au Charlie’s Wright de Londres.
Un album qui sonne très “new-yorkais” – lui aussi –, et qui ne renie pas les influences “bop” et post-bop qui ont marqué le pianiste-compositeur. De la belle ouvrage, agréable à l’oreille. Comme d’habitude.
(Naïve)



pushLe Franco-Américain Jacky Terrasson vient, lui, tout juste de sortir Push, un album très “swing”, énergique et joyeux où se mêlent gaiement afro-cubain et be-bop, incursions hip-hop et clins d’yeux funky… Un album “pluriel” diront les snobs, quand d’autres y verront peut-être un manque de cohérence.
Mais bon : on aime Jacky Terrasson, sa simplicité, sa curiosité, sa volonté revendiquée de donner là un album “différent”… et son inaltérable bonne humeur (c’est au moins ce qu’il montre de sa personnalité !).
(Concord Jazz-Universal)



highway-riderDu dernier Brad Mehldau, Highway Rider, que dire ? Le pianiste et compositeur paraît ici comme emprunté, égaré, même, sur des chemins certes très “easy listening” (donc censément vendeurs auprès d’un public non-jazz), mais qui signent le produit marketing bien plus qu’une œuvre originale. Et quand ce n’est pas étique (malgré le recours à un orchestre symphonique qui a trop écouté André Rieux) c’est souvent pompeux. Bon, on peut s’en passer. JLD (Nonesuch Records)


Avril 2010 vertical

Avec Vertical voices, Kerry Marsh et Julia Dollison, époux à la ville et talentueux vocalistes contemporains, ont décidé de s’attaquer à Maria Schneider. En tout bien tout honneur, puisqu’ils ont choisi d’adapter vocalement, avec un soutien orchestral minimal, quelques-unes des plus belles pièces (The pretty road, Journey home, Sky blue…) de cette disciple de Gil Evans, depuis lurette affranchie du maître. Où il s’avère que la belle Maria (multi-détentrice de Grammy Awards) n’est pas seulement l’un des meilleurs arrangeurs du moment et l’une des plus magnifiques coloristes du jazz pour grande formation mais également une mélodiste hors pair, ce que révèle mieux que tout autre forme cette transposition pour voix. On n’aime pas, on adore ! JLD (distribution uniquement via www.artistshare.com) tribal

On n’avait pas eu l’occasion, ici, de chroniquer l’extraordinaire “Outre-Terres” (Cristal records – 2007) de Carine Bonnefoy. Avec son magistral “Tribal”, celle-ci nous offre la séance de rattrapage qu’on attendait. Ce n’est pas seulement parce qu’elle est femme, compositrice, pianiste et arrangeur que l’on compare si souvent la Française avec son homologue Outre-Atlantique Maria Schneider. C’est que toutes deux partagent une manière unique de faire sonner l’orchestre, une délicatesse et une intelligence mélodiques et instrumentales peu répandues à un tel niveau. Certes, les dix-sept musiciens du “New Large Ensemble” convoqués sur “Tribal” n’ont pas la puissance de feu des cinquante-deux interprètes du Métropole Orchestra de Vince Mendoza, mobilisés sur le précédent opus. Certes, “Tribal” est peut-être un peu plus intériorisé, moins “éclatant” que “Outre-Terres”. Mais le plaisir reste intact et l’on goûte chaque instant passé à la découverte de toutes les subtilités que recèle ce petit trésor. Souhaitons qu’avec “Tribal”, la plus inspirée et sans doute la plus douée des compositeurs de jazz français trouve enfin la notoriété qu’elle mérite. JLD (Codaex)

Mars 2010

0794881949021 Une fois n’est pas coutume, en voilà deux pour le prix d’un ! Thomas Savy, avec “French Suite”, et Sophie Alour, avec “Opus 3”. Deux musiciens (clarinette basse et saxo ténor) estimables et souvent inspirés, égarés là dans le même exercice masturbatoire (de ceux qui, par définition, ne font plaisir qu’à ceux qui s’y adonnent, en l’occurrence eux-mêmes – au moins espérons-le) : un même minimalisme instrumental (bois, contrebasse, batterie), la même austérité harmonique, une même refus du thème, une même manque, pour tout dire, de générosité artistique. Tout cela est un peu vain, et sans doute volontaire de la part du label qu’ils partagent (Plus Loin Music), dont le slogan pourrait bien être ici : “Moins loin musique”…  JLD (Plus Loin Music).

fahirCa commence par le titre, emprunté à l’un des derniers opus du vieux Joe (Zawinul) : Faces & Places. Et ça continue, entre funk, jazz-rock et fusion, comme une balade au pays du jazz des années 80, clin d’œil à Miles par-ci, hommage discret à Corea par-là, en une revisite décomplexée des maîtres, mais avec quelque chose en plus que la simple révérence aux grandes figures de ce passé pas si lointain. Pianiste, compositeur et arrangeur, le Turc Fahir Atakoglu a concocté pour son plaisir un ensemble de compositions qui font le tour du jazz et de ses influences favorites (y compris orientales) et ça marche parfaitement, bien aidé en cela par quelques noms qui sonnent juste à nos oreilles, Randy Brecker ou John Patitucci… sans oublier un batteur à suivre : Horacio “El Negro” Hernandez ! Voilà un magnifique fourre-tout jazzistique, joyeux, inspiré, mélodieux, virtuose. Loin de cette musique de culs pincés dont nous assaisonnent en ce moment tant d’instrumentistes français. L’Arménie avait Tigran Hamasyan. La Turquie peut compter sur Fahir Atakoglu. L’antique Asie mineure serait-elle l’avenir du piano jazz ? JLD (Far@Here LLC)

collignonMédéric Collignon – qu’on aime tant, pourtant, parce qu’il est l’un des instrumentistes français parmi les plus importants du moment – a choisi pour son second album avec “Jus de Bocse” (“Shangri-Tunkashi-La”), de faire coin-coin avec sa trompinette sur le répertoire électrique du Miles de l’époque “Bitches Brew” (1970), certes alors très novateur mais passablement énervant à la réécoute.La volonté de faire original tout en restant respectueux – exercice combien périlleux –, nous vaut ainsi une avalanche de sons échevelés et disparates, au fil d’interprétations sans réelle cohérence. Un seul morceau, peut-être, parvient à émerger de ce marigot sonore. Il est signé Zawinul. C’est qu’on ne massacre pas si facilement le grand Joe ! JLD (Plus Loin Music)

couturier1

Il y a beaucoup de profondeur dans le dernier disque du pianiste François Couturier. De la gravité, presque de la solennité. Et, pour l’auditeur, le sentiment d’être convié à une sorte de “cérémonie musicale” comme un Keith Jarrett inspiré (ça y est, c’est placé, on n’y reviendra pas) savait hier en ordonner. Avec “Un jour si blanc”, nouvel hommage au réalisateur Andreï Tarkovski, le pianiste se livre en effet à nu, accomplissant un rituel solitaire où nous semblons conviés par permission exceptionnelle. Et l’on goûte religieusement ces compositions et improvisations, magnifiées par une prise de son qui en restitue la grâce et la fragilité, chaque note et ses harmoniques… On n’aura garde d’oublier que ce Couturier habile, en d’autres temps, fit les beaux soirs du Cabaret des Trouvères en compagnie de son compère Jean-Pierre Chalet. Car il est, en effet, originaire de notre bonne ville ! Ceci n’est pas du jazz mais, comme aurait dit Francis Marmande, cette musique ne pourrait être jouée par personne d’autre qu’un musicien de jazz.  JLD (ECM)

51ssb7qvetl_sl500_aa280_Mario Canonge ? “Un pianiste surdoué” au croisement des cultures. Ainsi peut-on définir ce musicien martiniquais qui a le don de se jouer des styles musicaux reconnus et est capable de passer du jazz à la salsa ou au zouk. Il pioche ainsi dans les accents et les nuances propres à ces courants antillais, sud-américains et afro-cubains, et mêle avec un art déconcertant les différentes familles musicales de la Caraïbe. Une musique tourbillonnante, riche et toujours résolument jazz ! “Lueur Eteinte”, c’est une pluie de notes, telle une ondée tropicale apportée par les alizés. “Manman-Dio”, et vous êtes au pays du zouk, les fleurs d’hibiscus s’ouvrent au petit matin et les bougainvilliers accompagnent votre promenade au pays des mornes de bananiers, de canne à sucre et de fougères géantes… C’est “Rhizome”. La Baronne (Enzo Productions)


Février 2010

christian-scott2Quand on n’est pas omniscient (hélas, c’est le lot de certains d’entre nous), on ignore beaucoup de choses et de gens. L’avantage – forcément – est que les découvertes sont nombreuses, et ceci compense largement cela ! Ainsi de Christian Scott. Avec son “Yesterday you said tomorrow”, ce trompettiste de 27 ans tout juste, natif de La Nouvelle Orléans, déboule magistralement sur nos lecteurs de cd, prouvant s’il en était besoin que notre ignorance était coupable. Comme tous les vrais solistes, c’est d’abord par un son très personnel qu’il accroche, entre murmure et feulement, le plus souvent, avec une économie de notes et une sorte de détachement très “Milesiens”… De balades nonchalantes en compositions joyeusement énergiques, Christian Scott promène son instrument aux lisères du jazz, dans un album extrêmement agréable à l’oreille. Pas mal, pour de la musique ! JLD (Concord Records/ Universal)

orchestrion

Seul avec sa guitare et un jeu de pédales, Pat Metheny joue l’homme-orchestre… Le pari de jouer en solitaire est réalisé avec cet Orchestrion, une vieille idée du plus célèbre guitariste de jazz traditionnel de notre époque. Il veut que ça sonne comme du vrai et réalise une prouesse technologique avec de vrais instruments pilotés par lui-même, sans synthé ! Des sons mécaniques, numériques, pneumatiques, robotiques, à champ magnétique solénoïdal… et on en passe ! Nous vous voyons hésiter… Eh bien, non, écoutez ! Ce n’est pas rébarbatif du tout, c’est toujours l’écriture de Pat Metheny et le son est le sien. Malgré tout, Lyle Mays*, où que vous soyez, vous nous manquez. La Baronne (Nonesuch/Warner Music) * pianiste du Pat Metheny group

Janvier 2010

“This is a jazz record for people who think they don’t like jazz…” (New York Times). Déjà nominé pour le “Grammy for best jazz instrumental album 2010”, la voix toute en émotion de TSF Jazz a ajouté le 21 décembre à ce Bright Mississippi celle de “Meilleur album de jazz de l’année”. Incontestablement Allen Toussaint est mon coup de cœur 2009. Arrangeur, compositeur, producteur, chanteur et pianiste, il sort là son premier véritable album de jazz, où il a invité quelques noms prestigieux : Don Byron, Nicholas Payton, Marc Ribot, Joshua Redman et même Brad Meldhau.allen-toussaint On l’a dit : “Best INSTRUMENTAL album”. C’est bien toute la différence avec les nombreuses reprises de vieux standards du Duke, de Django, d’Armstrong ou de Monk. Ici, tout est dans le son, sa couleur éclatante, son élégance, sa légèreté. C’est revisité mais ça sonne comme du neuf. Du traditionnel, mais moderne. Avec un toucher de piano enchanteur. Un papillon vole sur tous les instruments… Monsieur Toussaint, vous avez l’art de “déranger” les standards ! Des comme ça, on en veut, de cette musique joyeuse, multicolore et multicouches qui rappellera à tout un chacun un moment d’émotion, un souvenir léger, une première danse peut-être…  C’est Noël, offrez-le : de la grand-mère au dernier “baby”, c’est sûr, vous n’en aurez que des compliments ! La Baronne (Nonesuch records)

Décembre 2009

Cette “Attente” valait bien quatre années de patience… Mais quel bonheur aujourd’hui. Une musique inclassable, entre jazz, musette, variété et poésie musicale. De l’accordéon qui frôle et joue Apollinaire, Aragon, Boris Vian, Astor Piazzola. L’odeur des conifères… Ah non, c’est sûr “Je voudrais pas crever”, comme le dit Jean-Louis Trintignant, sans avoir tout humé de ces textes, de ces sons magnifiques. d-milleUn souffle fleuri, une musique littéraire mais odorante et tactile, quelquefois à la limite de la tristesse tant la poésie s’évapore en songes bleus évanescents. Chaque titre est un poème, un pastel, une prise de vue, une odeur. Du beau monde autour de Daniel Mille : Trintignant, déjà cité, mais aussi André Ceccareli, Stéphane Belmondo, Eric Legnini, Alfio Origlio, Jérome Regard, Stéphane Chausse et autres invités prestigieux. Daniel Mille est unique, Deezer nous le dit bien : “Aucun artiste similaire”… Nous confirmons ! Bravo l’artiste et standing ovation. La Baronne (Universal Music)

Novembre 2009

Enfin un album live ! Il aura fallu attendre presque quarante ans pour que Jan Garbarek nous offre un enrdresden21egistrement live d’un concert. Et quel enregistrement ! Une véritable pépite qui confirme s’il en était besoin que le saxophoniste norvégien plane toujours sur les hautes cimes du jazz. Tout y est : toujours ces mélodies aériennes, ces ambiances multiples où le silence garde toute sa place et bien sûr l’énorme capacité d’improvisation de cet artiste exceptionnel dont le talent décidément ne fait que se bonifier. On notera à ses côtés, la performance de Manu Katché dont la rythmique a su se plier tout en souplesse au jeu de Garbarek, et l’on écoutera avec délice les quelques solos imparables de Yuri Daniel et Rainer Brüninghaus. Voilà donc un album qui fera date. Et qui ne nous fait souhaiter qu’une chose : vivement que Jan Garbarek revienne ravir nos oreilles sur la scène du Campo Santo ! MV(ECM 2009 - Universal)

Mélodie Gardot… Couronnée, adulée, sacralisée… à 25 ans ! Passons sur l’accident de vélo, la musicothérapie et tout ce qu’on a pu dire ou écrire sur elle depuis que “A new star is born” ! Prévu à court terme (2010), une tournée mondiale avec Diana Krall et Madeleine Peyroux… A quand le Stade de France ! Qu’ajouter à toutes les critiques déjà lues, toutes plus dithyrambiques les unes que les autres ?melody-gardot Elle chante pour l’instant en toile de fond de ma prose : “Close your eyes my angel… Goodnite”. Tout un programme, à vous donner la chair de poule. On craque, on délire, on imagine, on caresse le velours bordé de satin, on sensualise… Troublant ! Troublée… Ecoutez et réécoutez-la les jours de stress. Elle n’enflamme pas, elle séduit, elle calme, et cela vaut tous les Lexomil de votre pharmacopée. Et, de temps en temps, ça swingue (“All I need is love”). Impossible d’ignorer un disque de platine catégorie jazz, même si quelques grincheux attendent déjà ce Worrisome heart, côté musique d’ascenseur ou de parking souterrain pour véhicules de luxe solitaires ! La raison des plus nombreux n’est-elle pas celle du plus fort ? Je n’en sais fichtre rien, sacrés médias va ! La Baronne (Universal)


Octobre 2009 big-n2

C’est simple, on aime Mike Stern parce qu’il est sympa. Et puis, on aime Mike Stern parce qu’il a une bonne tête. On aime Mike Stern parce qu’il a joué avec le Miles des années 80. On aime Mike Stern parce qu’il ne manque jamais, quand il est à New York, d’aller faire le bœuf avec de jeunes musiciens, au 55 bar, là où tout a commencé pour lui. On aime Mike Stern parce qu’il a, malgré les tentations de la virtuosité, gardé un vrai sens mélodique. Bref, on aime Mike Stern parce qu’il le mérite. Et son dernier album, Big Neighborhood, nous prouve qu’on a raison ! JLD (Heads Up)

C’était son vœux le plus cher : avoir SON big band. C’est fait et bien fait !emergencem27154 Emergence, du Roy Hargrove big-band, c’est du bonheur à l’état pur, du funk, du groove, des coups de chapeau aux illustrissimes, un “Funny Valentine” suintant Miles et Chet mais interprêté au buggle : pas de confusion possible, c’est SA “Funny Valentine” à lui, un plein d’émotion qui serre le coeur ! Et puis, un pétillant et craquant “Mambo for Roy”, écrit et griffé Chucho Valdès. “Every time we say goodbye” nous chante Roberta Gambanini : un feeling à vous faire précisément rester là, sans aucun au revoir, jamais… Et ce “Requiem”, avec un trombone qui sonne à vous retourner la tête ! voyons… mais oui, c’est Ku-Umba Frank Lacy, il n’y a que lui pour glisser la coulisse à la limite du too much ! Du bonheur, que du bonheur… Croyez-nous puisqu’on vous le dit ! La Baronne (Emarcy Universal)

Septembre 2009

yvinec Victoire des coteries ? Victoire du snobisme ? Victoire du jazz 2009 : l’Orchestre National de Jazz de Daniel Yvinec (“directeur artistique” – sic, et “penseur de croisements fertiles ” – c’est lui qui le dit), avec “Around Robert Wyatt” (il est vrai que “Autour de Robert Wyatt” aurait fait d’un ringard…). Bref, un “concept” : reprendre et arranger des chansons de R. Wyatt interprétées chaque fois par un chanteur différent. Du jazz ? Allez savoir… Mais du pipeau, sans aucun doute ! JLD (Bee Jazz)

Juillet 2009

Nouveau cd pour Jean-Christophe Cholet avec, cette fois, son ensemble Diagonal. French touch est un hommage aux compositeurs sérieux ou plus “légers” du début du siècle – de Satie à Ravel en passant par Vincent Scotto. Une nouvelle occasion pour le pianiste-compositeur-arrangeur de déployer son savoir-faire, à travers une musique farcie de références, érudite, savante, aux arrangements subtils et complexes. A écouter et réécouter pour en saisir toutes les nuances… et la portée ! JLD (Cristal records)

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Crouch, touch, engage… Le titre sonne comme une injonction. Et c’en est une, en effet, de l’arbitre aux équipes de rugby, lors des entrées en mêlée. Avec ce nouveau cd, le MegaOctet créé en 1989 par le pianiste Andy Emler nous offre une fois de plus ce que le jazz “à la française” peut produire de meilleur. Ici, une musique puissante, énergique, presque physique, fruit de l’engagement total d’une équipe de musiciens – dont de nombreux solistes émérites, Médéric Collignon, François Thuillier, Laurent Dehors… – soudés derrière leur “coach”. Essai marqué et transformé ! Mais que n’a-t-on confié la baguette et les clés de l’ONJ à cet homme là ! JLD (Naïve)

Avril 2009

Depuis des décennies, ils ont fait et continuent de faire le plaisir des amateurs de Jazz… Ce sont tous les disques magnifiques produits par le label Blue Note qui fête ses 70 ans au service du jazz et de ses plus grands musiciens : Art Blakey, Miles Davis, John Coltrane, Ornette Coleman, Dexter Gordon….  ô jazz ! souhaite donc un “Happy Birthday” à Blue Note et vous invite à visiter le site : www.bluenote70ans.com >> sentimental2C’est le programme alors inédit dont nous avait régalés l’Orchestre National de Jazz (direction Franck Tortillier) en juin 2006 au Campo Santo : un ensemble de compositions sur un rythme à trois temps ; du jazz, oui, mais en forme d’hommage attendri aux valses de papa et aux petits bals perdus… “Sentimental ¾” (Cam Jazz) sort enfin en cd, avec le même orchestre. Le plaisir pris à ces retrouvailles reste intact. Et la certitude demeure : Franck Tortillier est une des meilleurs choses qui soient arrivées récemment à l’ONJ.

Mars 2009

Côté saxo, c’est le nouveau CD de Donny McCaslin qui est à signaler. Télérama lui décerne carrément 4 clés évoquant “une virtuosité sans limite, une sonorité musclée, une commande hallucinante du suraigu…”. D. McCaslin, faut-il le rappeler, est un membre éminent de l’orchestre de Maria Schneider : sur Cerulean Skies, le solo de sax ténor, c’est lui… Avec “Wild is the wind”, la chanteuse Dee Alexander propose depuis le 26 février une galette de grande qualité où cette magicienne de la voix laisse “sans voix” ! Du jazz made in Chicago, à la fois dense et léger, puissant et sensuel qui n’est pas sans rappeler la grande Dee Dee Bridgewater, et peut-être surtout Dianne Reeves, dont elle partage le phrasé et jusqu’au timbre de voix. Côté Loiret, c’est le guitariste virtuose Raphaël Faÿs qui se fait remarquer avec son nouveau double-album “Andalucia”, hommage au flamenco où l’on retrouve tout l’art et le doigté magique de ce musicien-compositeur surdoué.Un voyage musical en hispanie où le jazz n’est jamais très loin. Ô Jazz ! a reçu Raphaël Faÿs dans le cadre d’un “Forum”, le vendredi 27 mars à 17 h 30 à la Fnac d’Orléans.